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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rédigée par Patrick Le Moal, donnant à voir ce que fut la Commune au jour le jour

***

L’essentiel de la journée

C’est la fin…

Les fédérés, resserrés en haut du faubourg du Temple, dans Belleville, sont complètement cernés. Ils ne possèdent plus de canon, la lutte devient désespérée.

Témoignage de Jean Baptiste Clément, 34 ans, chansonnier, alors qu’il combat avec une vingtaine d’hommes dont Eugène VarlinCharles Ferdinand, Gambon et Théophile Ferré :

« Entre onze heures et midi, nous vîmes venir à nous une jeune fille de vingt à vingt-deux ans qui tenait un panier à la main. […] Malgré notre refus motivé de la garder avec nous, elle insista et ne voulut pas nous quitter. Du reste, cinq minutes plus tard, elle nous était utile. Deux de nos camarades tombaient, frappés, l’un, d’une balle dans l’épaule, l’autre au milieu du front…

Nous sûmes seulement qu’elle s’appelait Louise et qu’elle était ouvrière. Naturellement, elle devait être avec les révoltés et les las-de-vivre. Qu’est-elle devenue ? A-t-elle été, avec tant d’autres, fusillée par les Versaillais ? »

Dès le petit matin les versaillais se sont rejoints sur les remparts. Les barricades sont encerclées et prises les unes après les autres, l’armée attendant que les fédérés n’aient plus de munitions. Les ripostes sont de plus en plus sporadiques.

Peu à peu, la lutte cesse.

Le maréchal Mac-Mahon porte la nouvelle à la connaissance de la population parisienne par la proclamation suivante :

République française.

Habitants de Paris,

L’armée de la France est venue vous sauver, Paris est délivré.

Nos soldats ont enlevé, à quatre heures, les dernières positions occupées par les insurgés. Aujourd’hui la lutte est terminée ; l’ordre, le travail et la sécurité vont renaître.

Au quartier général, le 28 mai 1871.

Le maréchal de France, commandant en chef, DE MAC MAHON, Duc de Magenta

 

Les « cours martiales »

L’armée versaillaise a instauré une vingtaine de semblants de tribunaux, dans lesquels les personnes amenées sont soit exécutées dans la journée, soit transférées comme prisonnières dans les jours qui suivent vers Versailles. Dans sa dépêche hier soir, Thiers annonce 28 000 prisonniers. Combien de prisonnier-es fusillé-es à l’issue des combats ? Combien de personnes assassinées dans la rue ? Combien de communeuses et communeux fusillés à l’issue d’une parodie de cour martiale ?
Combien de milliers d’hommes de femmes, d’enfants passés par les armes au bon vouloir des officiers et des soldats de Versailles ?

 

Liste des principales « cours martiales »

– Parc Monceaux,

– Ecole Militaire,

– Théâtre du Chatelet / caserne Lobau,

– Palais du Luxembourg,

– Ecole polytechnique,

– Caserne Dupleix,

– Prison du Cherche-midi,

– gare du Nord,

– Gare de l’Est,

– Gare St Lazare,

– Jardin des plantes

 

L’assassinat de Tony Moilin

Tony Moilin était un médecin oculiste qui avait des opinions socialistes. Il avait été condamné à cinq mois de prison sous l’empire pour avoir communiqué des formules chimiques aux révolutionnaires et d’avoir « catéchisé » ses malades.
Membre de l’association républicaine du VIème arrondissement après le 4 septembre ;au lendemain du 18 mars, il occupe quelques jours le poste de maire dans l’attente des élections, avant de se consacrer uniquement à ses fonctions de chirurgien major dans un bataillon de la garde nationale.
Arrêté, il est conduit à la mairie et condamné à être fusillé, comme l’un des chefs du socialisme, lui dit-on. Mais comme sa compagne était enceinte, on lui fit la grâce de lui accorder douze heures de délai, pour lui donner le temps de se marier. A l’expiration des douze heures il a été ce matin exécuté, adossé au piédestal du lion qui garde l’entrée de l’avenue de l’Observatoire.

 

Liste des lieux où sont inhumés les fédérés tués

Il y a tous les cimetières parisiens et de la proche banlieue, et en plus les lieux suivants en dehors des cimetières :

Squares des Batignolles, Temple, Saint-Jacques, Parc de la Muette, église Sainte-Marguerite, rue de Puébla, Rébeval, de la Villette, lac des buttes, terrain de l’entrepôt, marché de la Villette, rue Compans chez Monsieur Virey, Pont de Flandre, Gare de l’Ouest, bastions 76, 58, 59, 60, 43, 48, 91, gare de Grenelle, parc Monceau, marché aux bestiaux, ministère des Affaires étrangères, boulevard Malesherbes, rue de la Tombe-Issoire, du chant de l’alouette et terrain voisin, rue de Vanves, 213, 175, 171, cité blanche, gare Montparnasse et terrain voisin, carrière de l’Ouest, entre les rues Geoffroy et Cardinet, chemin de halage (en aval du pont de la Concorde), en amont du pont des Invalides, près du pont d’Iéna, de Solférino, hôpital militaire de Courcelles, avenue de Ségur, au coin de l’avenue de Saxe, rue Ampère, Porte de Clichy, caserne de Babylone, rue Erlanger 29, place d’Armes de la Porte de Vitry, rue d’Allemagne 204 chemin de fer de l’Est[1].

 

Témoignages divers

Edmond de Goncourt, journaliste[2]

Soudain je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un jour d’émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d’eux s’avance une troupe d’hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front bandé d’un mouchoir. Je remarque un autre, que ses deux voisins soutiennent sous les bras comme s’il n’avait pas la force de marcher. Ces hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m’est resté dans la mémoire.

J’entends une femme s’écrier, en se sauvant : « Quel malheur pour moi d’être venu jusqu’ici! » A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, trois… ils sont vingt-six. L’escorte fait marcher ces hommes au pas de course, jusqu’à la caserne Lobau, où la porte se referme sur tous, avec une violence, une précipitation étrange.

Je ne comprenais pas encore, mais j’avais en moi une anxiété indéfinissable. Mon bourgeois qui venait de compter, dit alors à son voisin : « ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier roulement”. “Quel roulement?”. “Eh bien, on va les fusiller!”

Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée d’une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un quatrième, un cinquième homicide, puis un grand intervalle et encore un sixième, et encore deux roulements précipités l’un sur l’autre.

Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un soulagement et l’on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue, sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre, puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, des coups de grâce donnés par un sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts.

À ce moment, ainsi qu’une troupe d’hommes ivres, sort de la prison le peloton d’exécution, avec du sang au bout de quelques une de ses baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour se glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes molles à marcher.

*

Frédéric Bargella, dans la justice[3] 

Un officier supérieur, honnête homme et démissionnaire, par conséquent, passé le 27 ou 28 mai près de la tour Saint-Jacques.

Il y avait là des cadavres en masse, entassés brusquement sous une couche de terre quasi transparente, tant elle était légère.

Tout au-dessus, à l’air libre, se dressait, livide, une main d’enfant.

Et cette petite main s’agitait frémissante.

Et des soldats riaient de la voir s’agiter ainsi.

Ils lui jetaient des pierres.

Ils pariaient à qui la “démolirait” le premier.

L’officier, qui nous a conté ce trait des mœurs des Versaillais à Paris, pleurait en nous le disant […] croyez-vous que ces soldats stupidement féroces seraient arrivés à jouer ainsi avec cette main d’enfant, croyez-vous qu’ils seraient descendus si bas dans l’échelle des êtres si leurs officiers ne leur avaient donné l’exemple des lâchetés les plus féroces ?

*

Gustave Lefrançais, 45 ans, instituteur, comptable

Décidé à tenir ses promesses, sans nuire en rien à ses projets de vengeance contre la « vile multitude », M. Thiers donna l’ordre aux généraux, chargés de mener l’affaire, de ne point faire de quartier, surtout aux chefs militaires, aux notoriétés politiques compromises dans le mouvement et surtout aux membres de la Commune et du Comité central. Ces assassinats, exécutés sommairement, on les mettrait sur le compte de l’exaspération bien naturelle des soldats en pareil cas, auxquels était d’ailleurs donné, par surcroît, carte blanche pour massacrer du même coup autant de fédérés que leurs forces le leur permettraient.

Puis, la grande extermination des travailleurs terminée, on irait rendre « grâce aux dieux d’avoir pu délivrer la patrie », sauf à livrer ensuite aux tribunaux les rares échappés à la vaste tuerie qu’on préparait.

Et qu’on ne vienne pas prétendre que nous prêtons gratuitement à nos adversaires d’aussi exécrables desseins.

Les preuves en sont faciles à donner.

Commençons d’abord par donner celles que nous tirons des révélations de la presse elle-même.

Outre le Figaro, journal de police gouvernementale, qui, chaque jour, demandait à Versailles qu’on « délivrât Paris en les fusillant sommairement au Champ de-Mars des deux cent mille gredins, fauteurs et agents de toutes nos révolutions », voici ce qui fut publié, peu avant la chute de la Commune, par le Journal officiel de Versailles, se préoccupant à l’avance de la mollesse que pourraient apporter, dans la répression, les juges qui en seraient chargés, si l’on se conformait aux promesses solennellement faites à la tribune de « ne pas interrompre le cours des lois ».

N’est-il pas à redouter que ces juges instruits, pleins d’érudition, salués à bon droit par tout le pays, n’aient, en faveur de ces assassins, les larges sentiments d’humanité que la distance leur permet ?

…Au moyen de ces rengaines de soutien de famille, le criminel ne peut-il pas attendrir ses juges?

…Faites un peu ce que les grands peuples énergiques feraient en pareil cas.

PAS DE PRISONNIERS !

Si, dans le tas, il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien dans ce monde-là, un          honnête homme se désigne par son auréole.

Accordez aux braves soldats la liberté de venger leurs   camarades et faisant sur le théâtre et dans la rage de l’action, ce que de sang-froid ils ne voudraient plus faire le lendemain : FEU !

Il faut se reporter au XIIIe siècle, au siège de Béziers, pour trouver rien de pareil. La férocité bourgeoise a dépassé de cent coudées la haine religieuse et fanatique des Pierre de Castelnau et des Montmorency

La diplomatie elle-même était dans le secret du carnage prémédité.

Ainsi, il est maintenant avéré que, pressé de s’interposer, le 25 mai, entre les fédérés et Versailles, l’ambassadeur des États-Unis, M. Washburn, disait à M. Reed, un Anglais, que toute démarche de ce genre serait sans résultat, attendu que « tous ceux qui appartiennent à la Commune, OU QUI LUI SONT SYMPATHIQUES, SERONT FUSILLÉS ! »

Comment penser, en effet, si M. Washburn n’avait été, pour de bonnes raisons, convaincu de ce qu’il avançait, qu’il n’eût tenté d’empêcher ces horreurs?

Mais ce n’est pas seulement l’opinion de la presse officielle et policière; ce ne sont pas seulement les paroles d’un ambassadeur quelconque, qui prouvent la préméditation des assassinats, ce sont les faits eux-mêmes qui le démontrent d’une manière irréfutable. Partout où l’on croit rencontrer des membres de la Commune, ils sont fusillés sommairement, sans, à l’exception d’un seul, l’infortuné Varlin, on se donne même la peine de constater leur identité. Jacques Durand, Raoul Rigault, sont fusillés sur-le-champ.

Un certain nombre de citoyens, ayant le malheur de ressembler tant bien que mal aux membres de la Commune, Gambon, Dereure, Lefrançais, Eudes, Andrieu, Vésinier, Sicard, Serrailler, Parisel, Johannard, Ostyn, Oudet, Demay, Cluseret, Protot, Ranvier, Avrial, Pillot, Brunel, Amouroux, sont aussitôt arrêtés et fusillés sommairement, sans, nous le répétons, qu’on se donne le temps de chercher sur eux quelque trace d’identité et sans même qu’on leur permette de protester contre cette épouvantable erreur.

Un de mes amis m’a affirmé depuis, m’avoir vu fusiller rue de la Banque ! Que le malheureux, massacré à ma place, eût eu le temps de prononcer quelques paroles et peut-être était-il sauvé !

[…]

Pourquoi faut-il que les bras fatigués des soldats, que la satiété du meurtre et aussi les mitrailleuses mises hors de service par leur incessante et horrible besogne, n’aient pas permis de réaliser le rêve de nos vainqueurs n’avoir pas de prisonniers à juger!

Ces faits ne suffisent-ils pas à démontrer au lecteur le mieux disposé en faveur de M. Thiers, que nous ne l’avons calomnié ni lui ni les siens, en affirmant qu’il y avait parti pris d’extermination sur place… afin de tenir ainsi la parole donnée de « ne point interrompre le cours des lois ? »

Et à quoi bon calomnier, d’ailleurs ? Bien maladroit, vraiment, serait celui qui calomnierait Versailles à ce propos ! Les crimes réels, avérés, glorifiés par les assassins eux-mêmes, parlent assez haut pour qu’il soit suffisant de les rappeler et de les énumérer seulement.

Ce qui différencie, en effet, les massacreurs de mai 1871 de ceux de juin 1848, c’est qu’autant ces derniers, une fois leurs crimes commis, déployèrent d’habileté à les dissimuler, autant les premiers ont mis de forfanterie à les étaler au grand jour.

En juin 1848, les prisonniers étaient fusillés sommairement, la nuit, dans les Tuileries, dans le Jardin des Plantes, dans celui du Luxembourg, au Champ-de- Mars, et l’accès, n’en fut permis au public qu’après qu’on eut fait disparaître avec soin les traces de toute cette boucherie humaine. Les journaux de l’époque nièrent constamment ces exécutions, ce qui rendit même plus tard toute recherche à ce sujet assez difficile.

Mais, en mai 1871, c’est publiquement, dans toutes les rues, sur toutes les places, dans tous les squares, que des milliers de pauvres gens furent égorgés. De malheureuses femmes, de petits enfants de moins de sept ans, furent traînés, à la vue de tous, loin de la demeure d’où on les avait arrachés, et littéralement mis en pièces par des mitrailleuses c’était ce que les soldats appelaient, dans leurs odieuses plaisanteries, les « passer au moulin à café ! »

[…]

Dès le 21, après que les troupes versaillaises se furent emparées des hauteurs de Passy, plusieurs centaines de prisonniers étaient tombés entre les mains des soldats commandés par le marquis de Galiffet. Cet homme donna l’ordre de faire sortir des rangs ceux des fédérés qui avaient plus de 40 ans. L’ordre exécuté, il les fit tous fusiller en ajoutant : « ils ont déjà vu juin -1848, ils n’en verront plus d’autres ! ».

 

Texte d’un autre monde… Hervé Le Corre

Cette ville a un génie unique pour la révolte et la révolution. On l’a affamée, bombardée, humiliée et quand les importants la croyaient morte, elle s’est redressée, rebelle, généreuse, défiant le vieux monde, et appellent, par-delà les remparts assiégés, au salut commun et à la République universelle. Roques laisse tourner dans son esprit les grands mots qui disent les grandes idées et ce manège lui fait du bien, rapide, rafraîchissant. Pas question de quitter cette cité de tous les lendemains, surtout en ce moment. Ce serait faire comme ces salauds qui abandonnent leurs femmes quand elles sont grosses ou sur le point d’accoucher. Il ne sait pas ce que la commune engendrera, il ne sait pas quels petits, une fois terrassée, elle laissera à l’histoire. Mais il faut être là, Avec Paris. Peut-être parce qu’un tel prodige ne peut s’accomplir qu’ici : montrer au monde travailleur les humbles et les opprimés la voie à suivre. Laisser derrière soi peut-être les enfants rouges qui feront fructifier l’héritage.

[…]

On recule partout. Quelques barricades tiennent… mais pour combien de temps encore ? Combien d’heures ? Les Versaillais détruisent tout à l’entour pour pouvoir passer. Ils détruiront Paris plutôt que de laisser la ville au Peuple. Et ils détruiront le peuple pour reprendre la ville. Alors oui, pensez qu’on peut sauver la commune aujourd’hui c’est comme croire qu’on va sauver une mourant par des prières sans Dieu. Un peu comme cette femme prisonnière sous des tonnes de pierres.

[…]

Il n’a plus peur. La balle qu’il a reçue aurait pu le tuer net sans qu’il ait le temps de savoir qu’il mourrait. Il attend la prochaine. Il faudrait tout pour l’éviter, il fera tout pour vivre encore, même si en ce moment il ne sait pas vraiment pour faire quoi de cette vie qui continuera après qu’ils auront définitivement perdu la bataille et tout espoir pour des années. Il sait que tout ça peut s’arrêter. Il ne comprend même pas l’indifférence avec laquelle il envisage cette fin et c’est seulement que ce qu’ils font là tous, si peu nombreux, revient alors faire payer aux autres chaque mètre du terrain qu’ils reprendront. Et peut-être faire entendre à il ne sait quelle prospérité qu’il a existé pendant deux mois, à Paris, au printemps 1871, un espoir si beau que des gens étaient prêts à mourir pour le défendre.

 

En débat

Rubrique annulée vu les circonstances.

 

Notes

[1] Liste réalisée par Michèle Audin.

[2] Cité par Michèle Audin.

[3] Cité par Michèle Audin.

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