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À propos de : Marie José Mondzain, K comme Kolonie : Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, Paris, La Fabrique, 2020, 248 pages, 14€.

« Toute écriture part peut-être d’une blessure, d’une souffrance qui ne peut se dire qu’au prix d’un saut fictionnel[1] » avance, avec force, Marie José Mondzain à l’orée de son très bel essai, K comme Kolonie : Kafka et la décolonisation de l’imaginaire qui vient de paraître à La Fabrique. D’emblée, parce que le geste d’écrire s’y donne comme une déchirure devant le vivant, Mondzain déploie une remarquable définition de l’écriture comme sursaut neuf, comme bond hors de soi pour venir dire, par le récit, ce que la vie ne saurait, avec tous ses efforts nus, encore voir non plus que percevoir. Dans ce qui fait blessure et souffrance, peine et douleur, sang et larme, il y a ici la recherche affirmée et neuve d’une écriture qui écrirait quelque part quand l’homme n’y est pas, une écriture qui trouverait un puissant ressort pour venir dire d’une situation ce qui ne pourrait s’apercevoir sans elle. Car autant le dire sans attendre : K comme Kolonie s’offre comme un grand et déterminant essai de critique littéraire tant il redonne à la littérature sa puissance toujours repoussée ou minorée : celle de sa force politique nue.

De fait, si Marie José Mondzain, directrice de recherche émérite au CNRS, est surtout connue pour ses remarquables travaux sur les images, c’est de la littérature qu’elle traite plus frontalement ici, se saisissant notamment de Kafka. Et plus particulièrement de la lecture politique de la littérature où la littérature ne serait pas tenue comme une simple et fade illustration de la politique – mais où la critique littéraire participerait de la conscience politique même et où l’écriture s’affirmerait comme le nœud dramatique même du rapport du sujet au politique. Car K comme Kolonie doit, tout d’abord se lire comme un P : P comme politique. Tel serait le geste premier et la lettre liminaire de la lecture de Kafka par Marie José Mondzain.

P comme lecture, faudrait-il aussi bien dire tant, de fait, immédiatement dans l’essai la pensée de la littérature raconte son origine et trouve sa scène première et primitive qui se donne avant tout comme politique. C’est une scène d’enfance, en Algérie, une scène de la différence entre Marie José Mondzain et les Algériens où elle est séparée d’eux ou plutôt eux sont séparés d’elle : c’est une scène brûlante encore aujourd’hui, car c’est une scène fondatrice de l’injustice. La politique débute ainsi toujours depuis l’injustice, et cette scène première de Marie José Mondzain se donne comme une scène politique par excellence, celle qui préside à son existence. Immanquablement, la politique s’affirme alors comme une puissance autobiographique qui oublie l’autobiographique même pour se hisser et atteindre au nombre élargi des autres semblables. C’est ce mouvement même d’abandon de soi, de défaisance égologique pour aller au politique que met en évidence et dans une lumière éclatante l’outil clef de la lecture selon Mondzain : ce qu’elle nomme la zone qu’elle définit comme suit :

« La zone est un espace dont l’indétermination offre le champ imaginaire de tous les possibles. Hors règlement de comptes, la zone est un espace sans murs et sans frontières. Il faut l’inventer chaque jour, car c’est là que se tissent les liens la possibilité politique de vivre ensemble déborde la réalité des luttes historiques pour partager l’actualité d’un même combat. » (33, 34)

C’est peu de dire que ce concept de zone s’offre comme un outil d’une rare richesse herméneutique tant il se tient à la croisée active du sens et du sensible, fait se muer la lecture en participation active au monde.

Z comme Zone : rien de plus neuf et de plus efficace que ce concept qui vient vriller les textes, et vient chercher chez Kafka non pas tant une idée que la matérialisation d’une idée, ce moment d’un partage inédit du sensible où la fable d’un livre devient un moment indépassable de nos existences et où nos existences se tiennent comme un moment qu’éclaire la littérature. On mesure ici combien Mondzain s’inscrit dans une filiation avec la pensée de Jacques Rancière qu’elle cite, par ailleurs, à plusieurs reprises. A l’instar du philosophe du régime esthétique des arts dans Aisthesis, Mondzain choisit une scène clef qu’elle pose à la réinterprétation et qui, selon elle, dessine une zone, à savoir une puissance politique d’éveil. Sa scène à elle se nomme Kafka et convoque devant son public tour à tour deux récits de l’auteur : L’Amérique et La Colonie pénitentiaire. Car, pour elle, il s’agit de porter à l’évidence une idée politique que la matière sensible de ces livres dévoile : celle de ce que, dès les premières pages, elle nomme la décolonisation de l’imaginaire.

D comme décolonisation : tel est le concept clef que la zone a pour charge de mettre en évidence neuve et que révèle, comme on parle en photographie d’un film révélateur, la lecture de Kafka. La zone est une puissance politique qui a toujours pour vœu de dévoiler, depuis le livre, la puissance d’inégalité qui fonde un régime politique, inégalité qui ne saurait se dire autrement. Décolonisation, affirme Mondzain contre, tout d’abord, d’autres concepts, selon elle et comme le prouve avec force son propos, tels que « colonialité » notamment. Décolonisation donc qu’elle défend dans les termes suivants :

« La décolonisation de l’imaginaire veut ici simplement désigner les gestes qui peuvent débarrasser les regards et les mots de toute emprise hégémonique à partir d’une énergie fictionnelle. » (15)

La décolonisation se donne au lecteur qui la perçoit comme une puissance émancipatrice face à un colonialisme qui ne se limite pas à son acception ancrée historiquement mais désigne plus largement un système, capitaliste, qui propose, dans le cadre de la mondialisation, une colonisation des hommes et des ressources, des ressources et des hommes. La colonisation se lit donc comme un dispositif machinique de ségrégation du vivant qui fait de chacun vivant un dominé – ce que la lecture de Kafka met à nu.

Car la blessure politique première qu’ouvre la scène d’injustice ne se soigne pas avec la lecture. La colonisation capitaliste n’attend pas d’être combattue avec des sparadraps ou du mercurochrome : elle doit être comprise pour être saisie. Elle doit être aperçue dans la zone que donnent, avec acuité, les lectures de Kafka. Ce n’est donc pas une situation imaginaire ou hors sol que décrivent ces deux récits mais des critiques actives de l’impérialisme dont chaque lecteur se reconnaît comme entité colonisée. Qu’on donne ici deux indications qui ne peuvent que laisser apercevoir le propos de Mondzain d’une richesse et de lecture et de concept d’une rare finesse et d’une très grande beauté : sur la condition pénitentiaire dont Mondzain dit notamment :

« Kafka oriente notre regard autrement. Il l’oriente politiquement en nouant la condition du noir et du juif sous le signe de la prolétarisation. » (76)

Mondzain dévoile, à travers les questions brûlantes du dispositif et aussi de la machine au cœur des fictions de Kafka, combien finalement « La colonisation n’est pas une affaire exotique, elle emporte et contamine tous ceux qui s’investissent du pouvoir de faire ou de celui d’assister. » (126, 127)

E comme énergie : ce que Kafka met à nu, c’est combien le système pénitentiaire ne concerne pas uniquement les détenus mais devient une grille de lecture plus large, étendue politiquement : la colonie hors les murs, hors les frontières tant les prisons laissent place plus largement place à un imaginaire carcéral et à des maîtres qui règnent désormais partout. Mais Mondzain ne se limite pas à Kafka et convoque l’actualité de Kafka à d’autres artistes qu’elle sonde, qu’il s’agisse notamment de George Romero et surtout de James Baldwin auquel elle consacre des pages absolument éblouissantes de justesse car, dit-elle, « la décolonisation de l’imaginaire impose l’urgence d’un exorcisme qui n’a plus rien à voir avec le diable des catéchismes et des fables érotiques ou moralisantes. » (187) On voit combien la décolonisation consiste à se saisir, dans la lecture politique, de son énergie, une énergie qui fore la rhétorique pour y puiser une puissance qui intime de quitter le livre. Car la lecture de Mondzain est tout sauf une récréation, tout sauf un apaisement mièvre, tout sauf un passe-temps.

K comme Kare : avec Mondzain, on est ici très loin du verbiage insensé et irresponsable du care ou de toutes les politiques qui n’osent s’avouer managériales, celles de la réparation, du soin ou encore de la sollicitude. Il faut exiger du monde sa lecture politique, à savoir une lecture qui tient la littérature non comme autant de mots doux glissés à l’oreille juste avant de dormir pour éviter le cauchemar continu. Ce qu’exige Mondzain, c’est une politique de lecture, une lecture comme politique du vivant qui sache se saisir du livre comme la réalité non sue, non vue à affronter. Car la littérature est, du vivant, la scène la plus polémique : elle se fait dissensus du monde, et irréconciliation comme prise de conscience active. Il faut affronter le cauchemar que livre Kafka car, paradoxalement, on ne lit pas Kafka avant de s’endormir : on lit Kafka avant de se réveiller.  Telle est la politique, énergique et décidée, de saisie des œuvres de Marie José Mondzain.

Alors, oui, inévitablement, ce que réclame K comme Kolonie, c’est une lecture intransigeante comme tout ce qui exige un sursaut éthique de la part d’un lecteur qui doit devenir acteur de sa lecture, et quitter l’inquiétante passivité à laquelle le soumet la philosophie du care qui voudrait faire de chacun le spectateur absolu, et jamais l’acteur désiré du vivant. Cette pragmatique lectorale s’affirme dès lors comme une éclatante redistribution politique de la politique même qui n’est guère éloignée ici d’un constat lumineux de Nathalie Quintane il y a peu : au-delà des incantations convenues à la démocratie, la littérature ne doit pas renoncer à trouver de chacun l’horizon pleinement révolutionnaire qui, avec éclat et violence, doit venir vriller les consciences lisantes. Kafka, par cette lecture, appelle à ce devenir non démocratique mais révolutionnaire. Kafka, par cette lecture, appelle à une lecture qui, loin des salons, ouvre à une action unanime et trouve la rue pour expression ultime. Kafka, par cette lecture, appelle à une sortie de la bibliothèque qui trouve le pavé comme motif ultime : une logique émeutière. Lire, c’est trouver sa scène d’émeute du vivant.

Si bien que, pour Mondzain, Kafka ne peut se tenir comme l’auteur d’un monde kafkaïen. Il n’existe pas, pour l’essayiste, de litanie « kafkaïenne » tant il faut sortir du cliché d’un Kafka qui se donnerait comme l’auteur d’une dystopie, celle qui, par contraste, viendrait éclairer notre monde guidé vers l’utopie unanime de lui-même. A rebours de ce confort de lecture qui renvoie Kafka finalement à une néantisation de son efficace et à une manière de prophète noir, Mondzain dessine au contraire un Kafka clair, lumineux – un Kafka réaliste duquel elle ôte donc la chape fantastique qui, finalement ou fatalement, déréalise son récit pour le renvoyer à l’inaccompissable d’une terreur à venir. Pour Mondzain, Kafka ne promet pas la dystopie : au contraire, il écrit précisément depuis une dystopie qu’aucun sinon lui encore ne voit encore mais dont l’être-là indépassable lui livre son écriture comme impératif du Dire.

F comme Fantastique : rien de moins sûr finalement s’agissant de Kafka. Le fantastique déréaliserait donc une réalité comme pour la faire passer pour un phantasme tenu pour irréalisable. Porté par un souci phantasmatique, « fantastique » devrait donc plutôt s’écrire phantastique, ce qu’entend précisément réfuter Mondzain dans son énergique lecture. Et c’est sans doute là le cœur noir et révélateur de la pragmatique de lecture de Mondzain : Kafka doit se tenir parmi nous comme l’aboutissement d’un réalisme qui aurait su être pleinement juste, politique et visionnaire. Ce qu’il écrit et décrit, ce qu’il dit et redit ne doit nullement renvoyer, pour Mondzain, à la mythologie rebattue de l’auteur du Château mais à une proposition de lecture politique du contemporain. Car, dans la littérature, c’est toujours un contemporain qui dure qui s’affirme. La littérature s’écrit toujours au présent de nous. C’est un présent métamorphe qui opère ainsi depuis la fable et la zone que Mondzain identifie ainsi décidément comme cœurs de lecture des textes.

On l’aura compris sans peine : il faut absolument se saisir de K comme Kolonie de Marie José Mondzain qui livre ici plus qu’une lecture éclairée politiquement de Kafka. Elle dévoile avec cet essai sans doute la première pierre d’une méthode de lecture politique enfin neuve, de celle qui place l’écriture au centre du politique, qui ne fait pas de l’écriture une puissance illustrative ou pythique. Il faut ainsi décidément aller, avec Mondzain, vers une lecture énergique qui dévoile combien « l’écriture est un enjeu existentiel et politique car c’est la conversion de l’écriture de la loi qui tue en écriture qui fait vivre, qui invente une expérience vivante de la mort, celle qui ne tue pas. » (113) K comme Kolonie retrouve alors le mot perdu du langage et de la littérature sa lettre première : L comme Littérature.

 

Notes

[1] Marie José Mondzain, K comme Kolonie : Kafka et la décolonisation de l’imaginaire, Paris, La Fabrique, 2020, p. 33.

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