Ce texte est paru une première fois en mai 1998, dans Lignes, n°34, aux Editions Hazan (p. 66-81), sous le titre « Mai 68 n’a pas eu lieu » emprunté à celui d’un article Gilles Deleuze et Félix Guattari, paru en 1984, dans la revue Chimères. Il est ensuite paru une seconde fois en mars 2008 dans la revue Critique communiste (n°186) sous le nouveau titre qu’il gardé et une troisième fois en juin 2015 à contretemps des anniversaires. Il était accompagné de ce préambule :

« Sans doute aurait-il fallu compléter la chronique des événements, revoir le tableau de notre monde et évoquer nos luttes les plus récentes. Mais aussi : visiter les nouveaux cimetières de l’histoire notariée, tracer les portraits de leurs gardiens et arpenter les bra- deries les plus récentes. D’autres l’ont fait ou le feront parmi nos amis. »

Pour Isabel

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament »
René Char, Feuillets d’Hypnos, 1943-1944

Mai 68. Nous l’avons vécu, mais il nous a traversés ; nous lui avons survécu, mais nous ne l’avons pas accompli. De ce printemps que reste-t-il quand, sur fond de désespérance sociale, le Front National infuse son venin ? Quand les urgences défensives ont remplacé, semble-t-il, les espérances impulsives ?

Et quel est ce « nous » ? Existe-t-il encore ? A-t-il jamais existé ?

Question soulevée non par une ruse de la raison, mais par une perfidie du temps : entre le « nous » d’une mémoire disparate et dispersée et le « ils » d’une histoire anonyme et englobante, à quel pronom confier, entre souvenirs jaunis et histoire compassée, la mémoire active d’un événement ? Vous connaissez leurs photos et nous connaissons nos rides.

On se propose d’écrire et l’on craint de radoter ou de mêler sa voix au chœur des mémorialistes en pantoufles qui contemplent les baskets de leur adolescence. A chacun ses souvenirs : leur somme ne fera jamais une mémoire.

Et encore moins un bilan. Tous les dix ans, le temps semble venu de solder les comptes après avoir épuisé l’héritage. Et, tout compte fait, Mai 68 n’a pas inscrit ses espérances embrasées dans l’épaisseur de l’histoire et dans la chair des sociétés. Mai-promesse s’est dissipé : ce Mai 68 n’a pas eu lieu. Il reste que ce sobre constat « nous » divise : simple soubresaut d’une histoire fantasmée, disent les uns ; éruption d’une histoire virtuelle, disent les autres. Et l’histoire que l’ont dit réelle semble donner raison aux premiers.

 

L’effacement des traces

Au cœur du mouvement, les équarrisseurs se sont mis aussitôt à l’ouvrage : ils en ont sectionné la dynamique effective et retranché les virtualités émergentes ; pressés de sauver quelques reliquats accessibles, ils ont tranché dans le vif. Résultat : la puissance des mots fut décrochée de la force des actes. Il arriva qu’on ne retienne, d’une débauche d’altercations, que l’obscénité du bavardage.

Quoi qu’il en soit, Mai 68, dès que s’acheva l’été qui le suivit, fut englouti par sa propre légende ou dissipé dans sa chronique. La grève générale – une grève unique dans l’histoire du mouvement ouvrier – fut d’emblée réduite au silence par ses porte-paroles officiels ; elle devint presque totalement mutique, sous l’avalanche des commentaires les plus bienveillants, mais gavés de pavés, ivres de forums, grisés de promenades. Et du carnaval de Mai – cette éruption intempestive de la démocratie – il ne resta bientôt que le simulacre, proie facile des nostalgies complaisantes et des sarcasmes vengeurs. Le temps passant, l’événement fut rabattu sur sa chronologie et l’histoire absorbée par son mémento. Prétendre expliquer Mai 68 devint la forme savante d’une tentative d’en venir à bout – une variété de la médecine : on diagnostiqua bientôt une fièvre sans gravité, une poussée d’acné sur le visage de la jeunesse.

La plupart des acteurs de Mai, semble-t-il, ont fait le reste. Puisque ce n’était qu’un début, il fallut, pour que le combat continue, l’inscrire dans une histoire et lui trouver une géographie, bâtir à la hâte des filiations et des cousinages. L’impatience devint difforme. On n’en finirait pas de parcourir la galerie de ses grimaces : multiplier les chinoiseries en parodiant la Révolution culturelle, écraser sous les vivats les bourgeons entêtés de la révolution ; renouveler la Résistance en usurpant son vocabulaire ; couler dans le bronze des statues de Lénine les fragments dispersés de l’utopie.

Pourtant, sous ces caricatures diversement distribuées, perçaient des questions impérieuses – des problèmes stratégiques irrésolus. Et les illusions doctrinaires n’ont pas submergé les aspirations libertaires. Celles-ci cependant ont reflué à leur tour. L’espérance devint diffuse. Parmi ceux qui tinrent Mai 68 pour une promesse, combien, gagnés par la déception, n’ont pas supporté que cette promesse ne se soit pas accomplie ? Lentement, pour ne pas déranger leurs souvenirs, mais sans abdiquer pour autant, ils ont laissé les battants cesser de s’agiter sur leurs gonds. Mais combien, tentés par la contrition, ont changé de trajet ? Brusquement, pour ménager leur propre avenir, ils ont claqué la porte. On en vit même qui avaient promis la guerre civile aux puissants s’engager dans leurs rangs et d’autres qui avaient proclamé qu’ils voulaient « Tout » se contenter des restes[1].

Pour hisser le réalisme ou le cynisme sur les talons hauts de la sagesse, il devint profitable de prendre la pose du confesseur intarissable de sa propre folie. Mai 68 fit naître ainsi des vocations inattendues[2]. On découvrit alors des consolateurs qui, émus des sanglots de l’homme blanc, se sont chargés de le disculper de son passé colonial ; des maîtres-tanceurs qui, pressés faire place nette, ont réglé leurs comptes avec les maîtres-penseurs ; des guérisseurs qui, ceints dans l’écharpe des rescapés de 68, ont prescrit aux « irresponsables » de renoncer à la marche à pied pour lui préférer la course aux postes ; des investisseurs qui, devenus notaires de l’événement dont ils se croyaient les notables, gonflèrent de la critique de leurs illusions perdues le capital de leurs reconversions rentables.

Mais qui s’obstine à graviter autour d’un événement dont l’insistance devient incertaine menace de tomber de haut. Il fallut atterrir. Après une orgie d’histoire réchauffée, une ascèse d’histoire refroidie. Après la poésie, la prose : inscrire l’espérance dans le quotidien, professionnel ou militant, qui menace de la dévorer. Et combien, mutilés par les guerres picrocholines de l’extrême-gauche, ont perdu pied, au point quelquefois de mettre un terme à leur existence ? Après les rêveurs, les faiseurs : à l’ombre de la gauche au pouvoir ou dans ses palais, retrouver, dans l’action sociale et humanitaire, une efficacité à la mesure des situations d’urgence. Qui oserait traiter par le mépris ces tentations et ces tentatives ? Mais parmi les appliqués soucieux d’application, combien d’agitateurs d’écume dont le souci du réel caresse sa surface ou contemple son postérieur ? Combien de rouages qui n’aspirent qu’à servir ?

L’histoire – mais quelle histoire ? – était passée par là. Mai 68 n’avait pas été seulement emporté par son propre ressac ; il avait été recouvert par la marée montante de la crise, et du même coup, nous dit-on, rendu à son véritable sens. Délesté de ses surcharges imaginaires, l’événement n’appartenait pas seulement au passé, il semblait n’appartenir qu’à son propre passé : il n’était plus qu’une session de rattrapage destinée à récolter les fruits des décennies de croissance qui l’avaient précédé. Un hoquet de fin de repas.

La réalité fut invitée à se confondre avec sa forme la plus manifeste : aux nantis des années de gloire avaient succédé les paumés des années de crise. Même les rébellions de la jeunesse et les sursauts du mouvement social étaient chargés de le confirmer : qui souffle sur les braises, quand tout feu s’est éteint, ne lève que des cendres. Pour conjurer le spectre de 68, toute différence fut sacrée comme une innovation cathartique, et toute ressemblance condamnée comme une résurgence archaïque[3].

Mais ce n’était pas encore l’enfouissement le plus profond. Avec l’effondrement du Mur de Berlin, l’histoire totalitaire, exténuée, s’est effondrée sur elle-même. On en conclut – un peu vite peut-être…- que « l’idée communiste » était à la fois intrinsèquement illusoire et inéluctablement criminelle. Avec le déchaînement de la mondialisation, l’histoire planétaire, enchantée, s’est déchaînée contre elle-même. On tenta d’abord de croire – avec le même excès de précipitation – que le capitalisme pouvait chanter que son Internationale serait le genre humain. Ainsi, Mai 68 fut à la fois atteint par des décombres encombrants (nous l’avions échappé belle…) et destitué par des triomphes triomphants (nous nous étions trompé d’avenir…). A l’heure du sermon, le passé se résumait aux aventures de nos crédulités et de nos aveuglements. Et cette histoire pour croyants qui se tiennent pour des laïcs n’était plus qu’un pantin désarticulé, gisant de tout son long sur la planète. Il ne fallait plus en douter : extension démocratique et expansion économique étaient taillées ensemble dans l’étoffe du progrès.

Pourtant, dans le même temps – mais s’agit-il du même ? – les désastres parcourent les continents : avec pour escales des massacres sans nom et des guerres sans concept ; avec pour horizon des inégalités sans limites et des misères sans fond. Sur la même terre – mais est-ce la même ? – les paradis de la vieille Europe et de la toujours jeune Amérique tentent de se défaire des déchets de la crise ; mais ces déchets sont des hommes et les éboueurs du nouvel ordre libéral ne savent plus à quels dépotoirs les confier. Les problèmes de l’humanité ont atteint leurs dimensions planétaires, mais l’universel relève désormais – les stratèges du nouvel ordre mondial en sont convaincus – non d’une théorie de l’émancipation, mais des théories du chaos.

Le tribunal de l’histoire aurait enfin prononcé sa sentence : « Que le passé soit votre remords, le présent votre amertume, l’avenir votre prison ». Et face à ce verdict, certains repentis de Mai, bercés par les idéaux de leur jeunesse, clignent des paupières, peu à peu gagnés par le sommeil. Bienheureux les somnolents, car ils s’endormiront bientôt… D’autres, au moment de céder à l’hypnose, bafouillent encore : « le charme de la transparence s’est défait, le tranchant de l’alternative s’est émoussé, la virulence de la rébellion s’est apaisée ; opacité contre évidence, complexité contre simplicité, transaction contre dissidence : nos paupières sont lourdes et nos langues coupées ». Qu’ils dorment longtemps, très longtemps…

Leur Mai 68 s’est éteint. Pourtant, en existe-t-il un autre ? Un Mai 68 non exaucé dont la présence absente n’est pas installée, imaginaire et assoupie, sur le divan de la fiction, mais se tient, virtuelle et vigilante, sur le seuil de l’utopie ?

 

L’insistance de l’événement

Quelle que soit l’ampleur ou l’importance qu’on lui prête (bourrasque ou tempête, retour de flamme ou incendie), Mai 68 n’est recyclable ni dans le récit épique qu’il tint sur lui même, ni dans le récit historique qui tente de le dévorer. Moins grandiose qu’on ne le dit parfois, et moins dérisoire qu’on ne le pense souvent, Mai 68 appartient non à une histoire digestive (qui absorbe tout ce qu’on lui présente), mais à une histoire éruptive : cette histoire-là double le temps qui se vide comme un sablier, le lézarde souvent et le fracture parfois.

A défaut de tenir toutes ses promesses, Mai 68 a continué de vibrer dans ses conséquences. Les sismographes les moins sensibles les ont enregistrées : ébranlements de toutes les institutions, fissures de toutes les dominations, effusions de toutes les révoltes, craquements de toutes les écorces, sous l’effet des luttes et des aspirations libertaires et autogestionnaires. Qu’importe ici d’en dresser la liste et de suivre exactement ce qu’il en en advint, puisque il faut bien se rendre à l’évidence : Mai 68, c’est vieux.

Rétracté dans les limites de quelques semaines ou dilaté aux dimensions de quelques années, l’événement confondu avec sa factualité, inséré dans l’écheveau de ses circonstances et des ses effets, est exténué. Pourtant, Mai 68, n’a pas pris sa retraite : l’événement lesté de ses virtualités n’est pas épuisé par ses actualisations ponctuelles et partielles, ni même par ses prolongements, durables ou éphémères. L’événement n’est pas entièrement son propre contemporain et ne s’efface pas derrière ses successeurs. L’événement n’est pas un fait, mais une puissance. Question d’optique et de durée : à proximité de l’événement, celui-ci fait encore figure de cause qui se juge exclusivement à ses conséquences. Mais à distance, quand l’histoire semble en avoir absorbé ou épongé les conséquences, l’événement remplit encore les fonctions de signe dont l’emprise dépend de sa teneur prophétique, aussi faible soit-elle. Ce signe, pourtant, n’est pas une énigme offerte au déchiffrement des usurpateurs du sens de l’histoire – savants, poètes ou gourous – mais l’empreinte du possible qui travaille sourdement sous l’écorce du temps vide et monotone. Car ce sont ses virtualités qui font l’événement. Quelles virtualités ?

Le couvert était mis et le festin déjà prêt : autour de Mai 68, tous les possibles faisaient la ronde, car tous étaient présents, à commencer par ceux qui n’étaient pas conviés. Et ce fut une orgie de possibles, bientôt ruminés par le temps et digérés par l’histoire, dont il ne resterait, si l’on en croit quelques nostalgiques, que ce reliquat : l’esprit de Mai, fantôme sans épaisseur qui circule entre les tombes et hante le ciel des idées – un esprit frappeur qui ne parle qu’aux tables tournantes.

Mais le possible ne se confond pas avec des éventualités en suspens qui s’évanouissent le jour même de leur éclosion ni avec des potentialités en jachère qui attendent paisiblement de passer à l’action. Les virtualités de l’événement ne sont pas non plus des enveloppes détachées du passé – des simulacres arrachés la surface des corps – dont ne demeurent que des abstractions incolores mais obsédantes : des certitudes en béton destinées au salut, des convictions en acier réservées aux belles âmes. Quand le passé refuse d’abdiquer, ce n’est pas seulement à la façon des spectres qui s’emparent du cerveau des vivants[4]; ce n’est pas seulement parce qu’il résiste (en tirant le présent par la manche), mais aussi parce qu’il insiste (en poussant l’avenir devant lui). Les virtualités de l’événement sont concrètes et actives : elles se reconnaissent à leur entêtement.

Mai 68 et les quelques années qui l’ont suivi – de la grève générale à la lutte des « Lip » en 1973 ou celle des postiers en 1974 – se sont écrits comme des chapitres de la lutte des classes. On nous dit que le livre est fermé – que la lutte des classes est obsolète, faute de lutte et de classe. On ne cesse de faire et de refaire les comptes : il y a de moins un moins d’ouvriers et, sur une longue période, de moins en moins de conflits. Mais ce qui était pensé sous le concept de prolétariat n’a pas pour autant cessé d’exister et ce qui a fait irruption dans la grève générale ne s’est pas volatilisé pendant la valse des générations. Ceux qui l’ont cru se sont condamnés à ne voir dans le mouvement de 95 qu’une survivance passéiste.

Mai 68 s’est inscrit dans la faille d’une démocratie mutilée ou inachevée. On veut nous faire croire que la faille s’est refermée, et que la béance de la représentation qui s’ouvre sous nos yeux n’est qu’un accident. Mais comment peut-on penser que la démocratie éruptive, qui prend périodiquement en défaut les limites de la démocratie représentative, ne fut qu’un épisode printanier ? Et que cette puissance d’altercation a définitivement tari sa source et résolu l’énigme de son propre avenir ?

Les virtualités de l’événement ne vont pas sans métamorphoses. Ne confondons pas, sous prétexte qu’ils sont intriqués, l’évolution des rapports de force et le changement des temps : des virtualités demeurent, altérées par des involutions temporaires et modifiées par des transformations de fond.

Mai 68 et les quelques années qui l’ont suivis ont multiplié – à travers les mouvements des O.S., notamment – les contestations de l’exploitation du travail et – avec le mouvement féministe et le M.L.A.C. – les rébellions contre l’oppression des femmes. On nous affirme que depuis, la mise en question de la finalité du travail aurait été non pas refoulée, mais remplacée par la revendication de n’importe quelle activité. Mais comment comprendre que l’angoisse face au chômage n’ait pas aboli la désaffection à l’égard du travail ? On laisse entendre que l’égalité des sexes serait conquise, du moins en dehors de la sphère politique. Mais d’où vient la force qui pousse les femmes, comme en novembre 1995, à redescendre dans la rue pour défendre leurs droits ?

Mai 68 fut une sédition de libertés insoumises et solidaires. On tente de nous faire avaler qu’elles sont devenues replètes et solitaires, qu’elles ne sont enfermées que dans des prisons de verre où elles jouissent paisiblement du vide qui les entourent. Mais d’où vient la force des mouvements collectifs, sans doute minoritaires, qui les arrachent à leur indifférence ? Le mouvement des repus (de 68) aurait été licencié par les mouvements des exclus (de 97). Pourtant, le mouvement des sans-papiers reprend les luttes des travailleurs immigrés des années 70. Et l’on ne craint pas de dénoncer le rôle, dans les mouvements de chômeurs, de quelques attardés ou successeurs d’un passé révolu.

Les virtualités de l’événement n’ont pas de dépositaires attitrés : les acteurs de Mai qui en auraient préservé ou dilapidé le trésor. Elles s’emparent de tous les rebelles sans considération de biographie, de génération, d’identité. Ces virtualités ne sont pas un héritage notarié : les rêves de Mai dont il faudrait effectuer l’inventaire et distribuer les parts. Elles traversent les événements qui les transforment ; elles préparent des secousses qui divergent de leur origine et parfois les renient. Leurs trajets se confondent avec leurs mutations. Leur puissance est celle d’une histoire transversale qui ne connaît ni les bégaiements du toujours identique ni les successions du toujours différent, mais découvre et produit des affinités.

L’événement n’est donc pas un fait, mais une puissance : une puissance impalpable et bouleversante, dissuasive quand on voudrait l’oublier, persuasive quand elle se remémore dans des événements radicalement dissemblables et cependant cousins[5]. L’événement est une altitude sans sommet : une origine parmi d’autres que l’on retrouve dans des mélanges sans unité et des sommes sans résultat. Ce qui sépare de l’origine suffit à la maintenir à distance pour qu’elle n’envahisse pas le présent : Mai 68, c’est vieux. Mais ce qui réfracte cette origine permet de l’accueillir dans sa proximité pour qu’elle prépare ses lendemains : car Mai 68, c’est encore demain.

Aussi faible que soit son intensité, le séisme qui fend l’écorce du temps reprend et résume, de toute sa force d’exception, tous les séismes qui le précèdent, et anticipe, déjà dissemblable, tous les séismes qui viendront. L’histoire volcanique rassemble alors les fragments épars de toutes ses explosions. À chacun de savoir s’il veut guetter l’événement propice qui, de toute sa neuve soudaineté, fait revenir l’événement assoupi dans lequel il se reconnaît – dont il ravive quelque peu les couleurs effacées ou dont il porte la mémoire à incandescence.

Les différences ne suppriment pas les affinités. Partant de Mai, on peut reconstruire des séries causales et repérer des trajets personnels, arpenter des trajectoires et mesurer des écarts, dénombrer les conséquences et, à chaque occasion, recenser les présents. Cela ne suffit pas. Car l’histoire passée donne d’étranges rendez-vous : des retrouvailles que tout distingue des anniversaires, des fêtes intempestives que tout oppose aux veillées commémoratives. Il est des rendez-vous programmés à des dates solennelles, accessibles sur invitation, réservés à des personnages immuables, vautrés dans leur propre passé. Et des rendez-vous sans lieu fixé, sans date prévue, sans agenda électronique, sans hôte prévenant ni invités prévenus, où le passé vient cependant sans avoir été convoqué. On y retrouve souvent des visages connus et – de Bastille à République – le site est parfois le même. Mais à ces rendez-vous, les présents peuvent reprendre une histoire qu’ils n’ont pas traversée et remémorer des actes que d’autres ont accomplis. Le piéton de Mai (68) a repris ses sandales en Novembre (95) : qu’importe son état civil.

Vient pourtant le moment de risquer le « nous ». Emportés par un tourbillon, dont nous tentions malgré tout d’orienter la trajectoire, projetés dans un avenir insaisissable, dont nous essayions maladroitement d’apprivoiser les formes, embarqués dans une histoire dont nous voulions naïvement saisir le gouvernail, nous nous sommes laissés abuser par le baromètre – cet « ingénieux instrument qui indique le temps qu’il fait » -, nous n’avons pas su interpréter les bulletins de la météo et nous nous sommes souvent trompés de voilure. De violentes tempêtes nous ont déroutés et d’interminables bonasses nous ont parfois lassés.

Mais nous cherchons pourtant à maintenir le cap, sans toujours savoir quel cap maintenir. Cet entêtement serait aveugle, si nous tentions de nous acquitter, pieusement, d’une dette originaire. Mais cette obstination est lucide, pour peu qu’elle fiche au cœur du présent, l’insistance du possible.

Cette obstination a nom fidélité : fidélité à la jeunesse de l’événement et non à la nôtre. Car notre jeunesse n’était pas un événement, mais un état : ce n’était un événement que parce qu’il est encore un devenir[6]. Devenir jeunes, et non le rester : qui veut perpétuer sa jeunesse menace de trahir l’avenir au nom du passé ; et qui tente de retrouver sa jeunesse inscrit ses souvenirs dans une pharmacopée ou emploie sa mémoire comme une médecine – une cure de jouvence dans un service de gériatrie.

Notre obstination a nom fidélité : une fidélité non à un engagement souscrit, mais à un événement offert[7]. Car il y a fidélités et fidélités : des fidélités religieuses, rongées par le péché originel et menacées par la faute, écrasées par le poids du serment et la promesse du salut – étouffées par l’engagement ; et des fidélités profanes, émancipées par l’innocence du devenir et la puissance du don, gagées sur la ferveur de la rencontre et l’éblouissement de l’instant – dédiées à l’événement. A chacun de choisir, s’il le peut, entre certaines fidélités conjugales, peu ou prou suspendues au sacrement d’une alliance salvatrice, et les fidélités amoureuses, plus ou moins soutenues par la caresse d’une rencontre aléatoire.

A la rébellion comme à l’amour : jamais un coup de vieux n’abolira un coup de foudre. Jamais une rupture ne supprimera une rencontre. Mai 68 : à cette origine parmi d’autres, nous ne sommes pas rivés, inéluctablement, comme à une identité irrécusable, pur objet d’un attachement infrangible (ou impur objet d’un ressentiment rageur). À cette origine, nous sommes liés, mais électivement, comme à une rencontre contingente, avec et malgré tout ce qui nous en sépare. Car toute séparation n’est pas une trahison : l’événement est une multiplicité et dans sa gerbe d’étincelles, nous ne cessons de choisir ce qui nous mérite et ce que nous méritons. « Nous l’avons tant aimée, la révolution »[8] : d’un amour irrévocable et, peut-être, imprescriptible, quand même aurions nous rompu avec cette révolution-là.

L’éternel soixante-huitard a donc plusieurs visages et plus d’une fidélité à son arc. Quand le passé ne passe pas et le présent bégaie, des fidélités dogmatiques, ballonnées de souvenirs indigestes, tenues en laisse par l’incapacité d’oublier, hypothèquent l’avenir. Quand l’avenir se bouche et le présent déçoit, des fidélités nostalgiques offrent quelques souvenirs invités à la hâte pour revêtir à la dernière minute un impossible kit de survie. Ces fidélités qui adhèrent comme la glaise aux semelles du présent et menacent de l’embourber jamais n’affranchiront le passé opprimé : Mai 68 mérite mieux que des rituels de piété et des bouffées de croyance.

Ne pas faire de fidélité vertu. Car il est des fidélités ombrageuses et répétitives, roides sous l’uniforme, pétrifiées par la pause, dévoreuses de cérémonies ; et des fidélités lumineuses et inventives, débraillées par l’espérance, décoiffées par les hérésies, amoureuses de l’utopie.

Question non de vertu, mais de vigilance : attentive à la qualité des forces et à leur intensité. Question non d’adhésion ou d’adhérence au passé, mais d’élection du présent et d’affirmation de l’avenir.

* * *

C’était le printemps, mais ce printemps-là n’appartient pas au cycle des saisons : il est toujours aux aguets sur le seuil de l’espérance. Ils étaient en multitude, mais cette multitude n’est pas une génération : elle ne peut être gravée sur aucun mémorial.

Ils sont encore en multitude. Et qu’importe si ce sont ou non les mêmes.

Que cherchent-ils ?

Sous les déchets de l’ordre, les gisements d’utopie.

Sous les pavés, la plage.
Et sur la plage,
Un intraitable enfant
Défie les rieurs
Désabusés ou cyniques :
Il porte un coquillage à son oreille
Pour mieux entendre
Le bruit de l’océan.

 

Notes

[1]Allusions au titre d’un livre d’Alain Geismar et de Serge July, et à celui d’un journal d’époque : « Ce que nous voulons : TOUT »..

[2]Pour un premier recensement : Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Albin Michel, 1986.

[3]Les révoltés de 1986 bénéficièrent de témoignages de moralité ; les rebelles de 1995 méritèrent des brevets d’ irrationalité…

[4]Emprunté au Dictionnaire des célèbres citations : « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants », Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

[5]Ainsi quand les mouvements de la jeunesse, en 1986 notamment, ont refusé parfois brutalement de s’identifier aux exaltés de 1968, la présence du passé perçait encore jusque dans leurs refus. Et si le mouvement de 1995 se vivait partiellement comme la reprise d’un trajet précédent, il n’en affirmait pas moins son originalité.

[6]  Emprunt à Gilles Deleuze et Félix Guattari

[7]Emprunt à Alain Badiou

[8]Titre d’un livre de Daniel Cohn-Bendit.

 

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