L’article ci-dessous fut écrit par Trotsky deux semaines après la tentative d’assassinat dont il fut victime le 24 mai 1940. Comme l’article en fait état, le Guépéou de Staline fut capable d’exercer sur la police mexicaine une pression suffisamment puissante pour que cet}e dernière oriente son enquête en dehors de la bande de tueurs guépéoutistes qui avaient tenté d’assassiner Trotsky.

Cependant, peu de temps après que cet article eut été écrit, l’enquête fut ramenée sur la bonne voie. À cette époque, la presse des camarades américains de Trotsky publia tous les détails concernant l’arrestation de David Serrano, de David Alfaro Siqueiros et d’une vingtaine d’autres staliniens ; elle publia aussi comment certains d’entre eux avouèrent leur complicité, et la culpabilité de la machine terroriste stalinienne fut établie.

L’article de Trotsky nous donne sa propre description de l’attentat du 24 mai et des événements des deux semaines suivantes. Trotsky écrivit un autre article sur l’attentat, intitulé : « Le Comintern et le Guépéou », publié dans le numéro de novembre 1940 de la revue Fourth International.

*

LA NUIT DE L’ATTENTAT

L’attaque se produisit à l’aube, vers quatre heures du matin. Je dormais profondément, ayant pris un soporifique après une écrasante journée de travail. Réveillé par les rafales de la fusillade, mais étant plutôt dans un demi-sommeil, je m’imaginais d’abord qu’on célébrait un jour de fête nationale près de la maison avec des feux d’artifices. Mais les explosions étaient trop près de nous, à l’intérieur même de la pièce, près de moi et au-dessus de ma tête. L’odeur de poudre prenait de plus en plus à la gorge. Nettement, ce ce que nous attendions depuis toujours, était maintenant un état de fait : nous étions sous le coup d’une attaque. Où étaient les policiers cantonnés en dehors de la maison ? Qu’étaient devenus les gardes placés à l’intérieur ? Pieds et poings liés ? Enlevés ? Assassinés ? Ma femme avait déjà sauté du lit. La fusillade continuait sans arrêt. Ma femme m’a dit plus tard qu’elle m’entraîna sur le plancher, me poussant dans un coin entre le lit et le mur. C’est l’exacte vérité. Elle était restée devant moi, près du mur, comme pour me protéger de son corps. Mais avec quelques gestes et en parlant à voix basse, je la persuadai de s’étendre à terre. Les coups de feu venaient de tous côtés, il était difficile de savoir exactement d’où. A un certain moment, ma femme, comme elle me le raconta plus tard, put distinguer nettement l’éclat des coups de feu : la rafale venait donc de la pièce elle-même, bien que nous ne puissions voir personne. Mon impression est qu’environ deux cents coups de feu furent tirés, dont une centaine dans la pièce elle-même, près de nous. Des éclats de vitre et de plâtre volaient dans toutes les directions. Un peu plus tard je m’aperçus que j’avais été légèrement touché deux fois à la jambe droite.

Comme la fusillade s’arrêtait, nous entendîmes notre petit-fils appeler dans la pièce voisine « Grand’père ! » La voix de l’enfant dans la nuit, au milieu de la fusillade, reste le souvenir le plus tragique de toute la nuit. Après qu’une rafale eût traversé son lit en diagonale comme les marques sur la porte et le mur en font foi, l’enfant se jeta sous le lit ; une balle traversa le matelas, le blessa au gros orteil et s’incrusta dans le plancher. Les assaillants lancèrent deux bombes incendiaires et quittèrent la chambre de notre petit-fils. Criant « Grand-père ! », il courut derrière eux dans le patio, laissant derrière lui une traînée de sang et, sous la fusillade, se précipita dans la pièce de l’un des gardes.

Au cri de notre petit-fils, ma femme se fraya un chemin dans sa chambre déjà vide. Le plancher, la porte et un petit meuble brûlaient. « Ils ont enlevé Sieva » lui dis-je. Ce fut le moment le plus pénible. Les coups de feu continuaient, mais déjà loin de notre chambre à coucher, quelque part dans le patio ou au dehors, tout près des murs. Les terroristes couvraient apparemment leur repli. Ma femme s’empressa d’étouffer les flammes avec une couverture. Une semaine après elle devait encore soigner ses brûlures.

Deux membres de notre garde apparurent, Otto et Charles ; ils avaient été tenus écartés de nous durant l’attaque par un feu nourri de mitraillettes. Ils confirmèrent le fait que les assaillants s’étaient apparemment retirés puisqu’on n’en voyait plus un seul dans le patio. Le garde de service cette nuit-là, Robert Sheldon Harte, avait disparu. Les deux automobiles étaient parties. Pourquoi les policiers de garde stationnés à l’extérieur restaient-ils silencieux ? Ils avaient été attachés par les assaillants qui crièrent « Vive Almazan ! ». Telle fut l’histoire racontée par les policiers attachés.

Ma femme et moi fûmes convaincus, le jour suivant, que les assaillants avaient tiré à travers les fenêtres et les portes et qu’aucun d’eux n’avait pénétré dans notre chambre. Cependant, un examen de la trajectoire des balles prouva irréfutablement que les huit coups, qui frappèrent le mur à la tête des deux lits et qui trouèrent les matelas en quatre endroits, ainsi que les traces de balles dans le flancher au-dessous du lit ne peuvent avoir été tirés que de l’intérieur de la pièce. Des douilles trouvées sur le plancher et une couverture roussie en deux endroits témoignent en faveur de la même interprétation.

Quand les terroristes entrèrent-ils dans notre chambre ? Fut-ce dans la première partie de l’attaque avant que nous soyons réveillés ? Ou bien fut-ce au contraire pendant les derniers moments, alors que nous étions étendus sur le plancher ? J’incline vers la deuxième hypothèse. Ayant tiré à travers les portes et les fenêtres plusieurs vingtaines de balles et n’ayant entendu aucun cri ou gémissement, les assaillants avaient toutes raisons de penser qu’ils n’avaient pas achevé leur travail. L’un d’entre eux doit être entré au dernier moment pour donner le coup final. Il est possible que les draps et les traversins aient conservé la forme de corps humains. A quatre heures du matin la pièce était dans l’obscurité. Ma femme et moi restions étendus silencieux et sans bouger sur le plancher. Avant de quitter notre chambre le terroriste qui vint pour vérifier si la tâche était déjà accomplie, put avoir tiré quelques coups sur le lit « pour avoir la conscience tranquille ».

Il serait trop ennuyeux d’analyser ici, en détail, les diverses légendes produites par l’incompréhension ou la malveillance qui servirent directement ou indirectement à la théorie de « l’attentat volontaire ». La presse avança des allégations selon lesquelles ma femme et moi n’étions pas dans notre chambre durant la nuit de .l’attentat. El Popular (organe de l’allié des staliniens, Toledano) se répandit en discours concernant « mes contradictions » : selon l’une des versions on dit que je rampais dans un coin de la pièce, selon une autre version je sautais sur le plancher, etc… Il n’y a pas un seul mot de vrai dans tout cela. Toutes les pièces de la maison sont occupées la nuit par des personnes désignées à l’avance, à l’exception de la bibliothèque, de la salle, à manger et de mon bureau de travail. Mais justement les assaillants traversèrent précisément ces pièces-là et ne nous y trouvèrent pas. Nous dormions où nous le faisions toujours : dans notre chambre à coucher. Comme il a déjà été établi, je me jetai dans un coin de la pièce ; puis ma femme me rejoignit.

Comment se fait-il que nous ayons survécu ? Évidemment par un heureux hasard. Les lits furent sous un feu croisé. Peut-être les assaillants eurent-ils peur de se blesser mutuellement ‘et tirèrent-ils instinctivement plus haut ou plus bas qu’ils n’auraient dû le faire. Mais ceci n’est qu’une supposition psychologique. Il est possible aussi que ma femme, et moi aidâmes le hasard en ne perdant pas la tête, en n’appelant pas au secours alors que cela n’aurait servi à rien, ne tirant pas quand cela n’eût eu aucun sens, mais restant tranquillement étendus sur le sol, simulant la mort.

 

L’ « ERREUR » DE STALINE

Il pourrait sembler incompréhensible aux initiés que la clique de Staline m’ait d’abord exilé et ait ensuite tenté de m’assassiner à l’étranger. N’eût-il pas été plus simple de me fusiller à Moscou, comme ce fut le sort de tant d’autres ?

En voici d’explication : En 1928, lorsque je fus expulsé du Parti et exilé en Asie centrale, il était encore impossible de parler, non seulement de peloton d’exécution, mais même d’arrestation. La génération avec laquelle j’avais traversé la Révolution d’Octobre et la guerre civile était encore en vie. Le Bureau politique se sentait assiégé de toutes parts. De l’Asie centrale il m’était possible de maintenir des contacts directs avec l’Opposition. Dans ces conditions, Staline, après avoir hésité pendant un an, décida de s’en remettre à l’exil comme à un moindre mal. Il pensa que Trotsky, isolé de 1’U.R.S.S., dépourvu d’appareil et de ressources matérielles, serait incapable d’entreprendre quoi que ce soit. De plus, Staline calcula qu’après avoir réussi à me noircir complètement aux yeux de la population, il pourrait sans aucune difficulté obtenir du gouvernement ami de Turquie mon retour à Moscou pour le coup final. Les événements ont toutefois montré depuis qu’il est possible de participer à la vie politique sans avoir ni appareil, ni ressources matérielles. Avec l’appui de jeunes camarades, je posai les fondations de la Quatrième Internationale qui se fraye un chemin lentement, mais obstinément. Les procès de Moscou de 1936-37 furent montés à fin d’obtenir mon expulsion de Norvège, c’est-à-dire, en fait, me remettre entre les mains du Guépéou. Mais cela ne réussit pas. J’atteignis le Mexique. Je sais que Staline reconnut à plusieurs reprises que mon exil fut « une erreur énorme ». Pour rectifier l’erreur il ne restait pas d’autre moyen qu’une action terroriste.

 

LES PREPARATIONS DU GUEPEOU

Au cours de ces dernières années, le Guépéou a supprimé des centaines de mes amis, ainsi que des membres de ma famille en U.R.S.S. En Espagne ils assassinèrent mon ancien secrétaire Erwin Wolf et un certain nombre de camarades d’idées ; à Paris ils assassinèrent mon fils, Léon Sedoff, que les tueurs professionnels de Staline guettaient depuis deux ans. A Lausanne, le Guépéou tua Ignace Reiss qui avait quitté le Guépéou et rejoint les rangs de la Quatrième Internationale. A Paris, les agents de Staline assassinèrent un autre de mes anciens secrétaires, Rudolf Klement, dont le corps fut retrouvé dans la Seine avec la tête, les mains et les jambes coupées. On pourrait continuer cette liste interminable.

Au Mexique, il y eut une claire tentative de me faire assassiner dans ma maison par un individu muni d’une fausse recommandation d’un personnage politique fort connu. Ce fut après cet incident, qui alarma mes amis, que nous prîmes des mesures de protection plus sérieuses : garde nuit et jour, système d’alarme, etc…

Après la participation active et véritablement meurtrière du Guépéou dans les événements d’Espagne, je reçus de nombreuses lettres de mes amis, principalement de Paris et de New-York, concernant des agents du Guépéou qui furent envoyés de France ou des États-Unis au Mexique. Les noms et les photographis de ces messieurs furent transmis à temps, par moi, à la police mexicaine. La déclaration de guerre aggrava d’autant plus la situation, du fait de ma lutte irréductible contre la politique étrangère et intérieure du Kremlin. Mes déclarations et mes articles dans la presse mondiale — sur le démembrement de la Pologne, la faiblesse de l’armée rouge dirigée par Staline, etc. — furent reproduits à des dizaines de millions de copies. Le mécontentement en U.R.S.S même va croissant. En raison de son passé révolutionnaire, Staline se souvient que la Troisième Internationale était infiniment plus faible au début de la première guerre mondiale que la Quatrième Internationale ne l’est à présent. Le déroulement de la guerre peut donner une puissante impulsion au développement de la Quatrième Internationale, également en U. R. S. S. C’est pourquoi Staline ne peut avoir manqué d’ordonner à ses agents d’en finir avec moi le plus vite possible.

 

DES PREUVES SUPPLEMENTAIRES

Des faits connus de n’importe qui et des considérations politiques générales démontrent ainsi indubitablement que l’organisation de l’attentat du 24 mai ne peut venir que du Guépéou. Il ne manque cependant pas de preuves supplémentaires :

– 1° Quelques semaines avant l’attentat, la presse mexicaine était pleine de rumeurs sur le regroupement d’agents du Guépéou au Mexique. Il y avait beaucoup de choses fausses dans ces rapports. Mais le fondement de ces rumeurs était exact.

– 2° Il faut noter précieusement l’exceptionnelle qualité technique de l’attentat. Le meurtre échoua seulement en raison d’un de ces hasards qui font partie intégrante de toute guerre. Mais la préparation et l’exécution de l’attentat sont étonnantes par leur méthodicité, leur efficacité et le nombre de participants. Les terroristes sont familiarisés avec les abords de la maison et sa vie intérieure ; ils sont équipés d’uniformes de police, d’armes, de scie électrique, d’échelles de corde, etc. Ils réussirent parfaitement à lier les policiers placés à l’extérieur de la maison, ils paralysèrent les gardes à l’intérieur par une correcte disposition des tirs, ils pénétrèrent dans la chambre de la victime désignée et tirèrent impunément durant trois à cinq minutes, lancèrent des bombes incendiaires et quittèrent le champ de bataille sans laisser la moindre trace derrière eux. Une telle entreprise dépasse les possibilités d’un groupe indépendant. On doit prendre note de la formation, de l’entraînement, des ressources considérables et de la sélection des exécutants. Cela, c’est le travail du Guépéou.

– 3° Correspondant strictement au système classique du Guépéou, est le soin avec lequel on cherche à dérouter l’enquête sur une fausse piste introduisant celle-ci dans la préparation de l’attentat lui-même. Pendant qu’ils ligotaient les policiers, les assaillants crièrent « Vive Almazan ! ». Ces clameurs artificielles et de mauvaise foi, la nuit, devant cinq policiers dont trois dormaient, visaient deux buts à la fois : pour distraire, ne serait-ce que pour quelques jours, l’attention de l’enquête à venir et la maintenir en dehors du Guépéou et de son agence au Mexique ; et pour compromettre les partisans d’un des candidats à la présidence. Tuer .un opposant tout en rejetant la suspicion sur un autre, telle est la méthode classique du Guépéou, plus exactement de son inspirateur, Staline.

– 4° Les assaillants amenèrent avec eux plusieurs bombes incendiaires dont deux furent jetées dans la chambre de mon petit-fils. Les participants à l’attaque avaient donc l’intention, non seulement de tuer, mais aussi d’incendier. Leur seul but dans ce cas ne pouvait être que la destruction de mes archives. Ceci n’intéresse que Staline étant donné que mes archives ont une valeur exceptionnelle dans ma lutte contre l’oligarchie de Moscou. Ce sont mes archives qui me permirent, en particulier, de démontrer que les procès de Moscou n’étaient que des machinations policières. Le 7 novembre 1936, le Guépéou, courant de gros risques, avait déjà volé une partie de mes archives à Paris. Il ne les oublia pas dans la nuit du 24 mai. Des bombes incendiaires sont ainsi une sorte de carte de visite de Staline.

– 5° Extrêmement caractéristique des crimes du Guépéou est la division du travail souterrain de conspiration, on menait une campagne ouverte de calomnies dans le but de discréditer la victime présumée. La même division du travail continue après l’accomplissement du crime : les terroristes se cachent, pendant que leurs avocats, à découvert, tentent d’orienter l’attention de la police dans le sens d’un faux procès.

– 6° Enfin, il n’est pas possible de ne pas porter attention aux réactions de la presse mondiale : les journaux de toutes les tendances partent du point de vue déclaré ou tacite selon lequel l’attentat est l’œuvre du Guépéou ; seuls les journaux stipendiés par le Kremlin et s’en tenant à des ordres soutiennent une version différente. C’est une pièce irréfutable d’évidence politique !

 

LE 27 MAI — TOURNANT DE L’ENQUETE

Le matin du 24 mai, les représentants de la direction de la police me demandèrent ma collaboration pour résoudre le problème. Le colonel Salazar et des dizaines d’agents s’adressèrent à moi, de la manière la plus amicale possible, pour obtenir des informations diverses. Ma famille, mes collaborateurs et moi-même firent tout ce qui était en notre pouvoir.

Le 25 ou le 26 mai, deux agents de la police secrète me déclarèrent que l’enquête était sur la voie juste et il était déjà de toutes façons « prouvé qu’il s’agissait bien d’une tentative d’assassinat ». Je fus étonné. Après tout, était-il nécessaire de le prouver ? Je me demandais précisément contre qui la police avait à prouver que l’attentat était bien un attentat ? En tous cas, jusqu’au soir du 27 mai l’enquête, pour autant que j’en pouvais Juger, était dirigée contre les assaillants inconnus et non contre les victimes de l’attentat. Le 28 mai, je transmis au colonel Salazar une preuve, qui, comme la troisième étape de l’enquête le démontra, était de la plus grande importance. Mais à ce moment-là, à l’ordre du jour se trouvait inscrite une seconde étape que je n’aurais jamais soupçonnée, c’est-à-dire une enquête dirigée contre moi et mes collaborateurs.

Pendant la nuit du 28 mai, un changement complet et brutal dans l’orientation de l’enquête, et dans l’attitude de la police envers ma maison fut préparé et accompli. Nous fûmes immédiatement entourés d’une atmosphère d’hostilité. Que se passait-il ? nous demandions-nous embarrassés. Ce tournant n’a pu se produire par lui- même. Il devait y avoir des raisons concrètes et impératives. Pas même un semblant de fait ou de date qui puisse justifier un tel tournant dans l’enquête ne s’était révélé ou n’aurait pu se révéler. Je ne peux trouver d’autre explication à ce tournant que l’énorme pression exercée par l’appareil du Guépéou, s’appuyant sur tous ses « amis ». Derrière la scène, un véritable coup d’état s’était produit. Qui l’avait dirigé ?

Ici s’insère un fait qui pourrait sembler insignifiant, mais qui mérite la plus sérieuse attention . El Popular et El Nacional publièrent le matin du 27 mai une histoire identique : « M. Trotsky se contredit », qui m’imputait des contradictions sur la question de ma conduite durant la nuit du 24 mai et pendant le moment même de l’attentat. Cette histoire que je laissai passer sans y faire attention pendant ces heures d’agitation, était une pure invention du commencement jusqu’à la fin. Qui procura cette nouvelle aux journaux « de gauche » ? C’est une question d’une importance capitale. On se réfère aux sources « d’observateurs anonymes ». Qui sont ces « observateurs » ? Qu’observèrent-ils donc et où ? Il est tout à fait évident que cette histoire avait pour but de préparer et de justifier aux yeux des cercles gouvernementaux, où ces journaux sont largement répan dus, le tournant hostile de l’enquête contre moi et mes collaborateurs. Un examen serré de cet épisode mettrait à coup sûr en lumière bien des choses.

Deux serviteurs de la maison furent interrogés pour la première fois le 28 mai, c’est-à-dire le jour même où nous étouffions déjà dans une atmosphère d’hostilité et où l’esprit de la police était déjà orienté vers l’interprétation de 1’ « attentat volontaire ». Le jour suivant, le 29, les deux femmes furent à nouveau convoquées et emmenées à 4 heures de l’après-midi Via Madero (Guadalupe) où elles furent interrogées jusqu’à 11 heures du soir à l’intérieur de l’immeuble et de 11 heures à 2 heures du matin dans la cour noire, dans une automobile.

Aucune note ne fut prise. Elles furent ramenées à la maison aux environs de 3 heures. Le 30 mai, un agent de police apparut dans la cuisine avec un compte rendu fait à l’avance et les deux femmes le signèrent sans l’avoir lu. L’agent quitta la cuisine une minute environ après y être entré. Lorsque les deux femmes apprirent par les journaux que mes secrétaires Charles et Otto avaient été arrêtés sur la base de leurs déclarations elles déclarèrent toutes les deux qu’elles n’avaient absolument rien dit qui puisse justifier une arrestation.

Pourquoi ces deux membres de la garde furent-ils arrêtés et non les autres ? Parce qu’Otto et Charles servaient d’agents de liaison avec les autorités et avec nos quelques camarades qui étaient en ville. Préparant le coup contre moi, les magistrats chargés de l’instruction décidèrent avant toute chose d’isoler complètement notre maison. Le même jour, un Mexicain, S., et un Tchèque, B., de jeunes amis qui nous avaient rendu visite pour exprimer leur sympathie, furent arrêtés. Le but de l’arrestation était clairement le même : couper toutes nos liaisons avec le monde extérieur. On exigea des membres de la garde qui étaient arrêtés qu’ils avouent « en un quart d’heure » que c’était moi qui leur avais ordonné d’accomplir 1’ « attentat volontaire ». Je n’ai pas du tout l’intention d’exagérer de tels épisodes ou de leur donner une signification tragique. Ils m’intéressent seulement du point de vue de la possibilité dé démasquer les forces groupées « derrière la scène », forces qui furent capables en vingt-quatre heures de déclencher un tournant presque magique dans la direction de l’enquête. Ces forces continuent même aujourd’hui à exercer une influence sur le cours de l’enquêté.

Le jeudi 30 mai, lorsque B. fut interrogé Via Madera, tous les membres de la police partaient de la théorie de 1’ « assaut volontaire », et se conduisirent insolemment envers moi, ma femme et mes collaborateurs. Durant ses quatre journées d’emprisonnement, S. eut l’occasion d’écouter quelques bribes de conversations entre les agents de police. Sa conclusion est la suivante : « La main de Lombardo Toledano, Bassols, et des autres pénétrait profondément au sein de la police et ceci, avec des succès considérables. L’idée d’un « attentat volontaire » fut artificiellement inspirée par ceux-ci ».

 

LA THEORIE DE L’ « ATTENTAT VOLONTAIRE »

La pression des cercles intéressés a dû prendre des proportions considérables pour arriver à obliger les dirigeants de l’enquête à considérer sérieusement l’idée absurde d’un assaut volontaire.

Quel but aurais-je poursuivi en m’aventurant dans une entreprise si monstrueuse, répugnante et si dangereuse ? Personne n’a pu l’expliquer jusqu’à présent. On allègue que je désirais noircir Staline et le Guépéou. Mais un autre attentat aurait-il ajouté quoi que ce soit à la réputation bien établie d’un homme qui a détruit la vieille génération du parti bolchévik tout entière ? On dit que je voulais prouver i’existence d’une « Cinquième colonne ». Pourquoi ? Et pourquoi faire ? D’autre part, les agents du Guépéou sont tout à fait suffisants pour perpétrer un attentat, il n’y a pas besoin de Cinquième colonne pour le faire. On dit que je voulais créer des difficultés au gouvernement mexicain. Quels motifs plausibles pourrais-je avoir de créer des difficultés au seul gouvernement qui m’ait offert l’hospitalité ? On dit que je voulais provoquer une guerre entre les Etats-Unis et le Mexique. Maie cette explication relève entièrement du domaine du délire. En vue de provoquer une telle guerre il aurait été en tout cas plus efficace d’organiser un attentat contre l’ambassadeur américain ou quelque magnat du pétrole et non contre un bolchévik révolutionnaire, étranger et hostile aux milieux impérialistes.

Lorsque Staline organise un attentat pour m’assassiner, le sens de son action est clair : il veut éliminer son Ennemi n° 1. Staline ne court aucun risque en agissant ainsi ; il agit de loin. Au contraire, en organisant un « assaut volontaire », je dois moi-même endosser la responsabilité d’une telle entreprise ; je mets en jeu mon propre sort, celui de ma famille, ma réputation politique, et la réputation du mouvement que je sers. Que puis-je y gagner ?

Mais même si quelqu’un voulait admettre l’impossible, c’est-à-dire essentiellement, qu’après avoir, renoncé à la cause de ma vie entière, et piétiné le sens commun et mes propres intérêts vitaux, j’aie effectivement décidé d’organiser 1’ « attentat volontaire » pour la cause de quelque but inconnu, il reste encore la question suivante : Où et comment ai-je pu obtenir vingt exécutants ? Comment leur ai-je procuré des uniformes de police ? Comment les ai-je armés ? Comment leur ai-je fourni toutes les choses nécessaires ? Etc., etc. En d’autres termes, comment un homme qui vit presque complètement isolé du monde extérieur peut-il accomplir une entreprise concevable seulement par un appareil puissant ? Je dois avouer que je me sens incapable de soumettre à la critique une idée qui est au-dessous de toute critique.

 

LES REACTIONS DE LA PRESSE

Des conclusions extrêmement valables peuvent être tirées d’un examen de la conduite d’une certaine partie de la presse mexicaine dans les jours qui suivirent la tentative d’assassinat, au sujet du travail accompli derrière la scène par le Guépéou. Laissons de côté La Voz de Mexico, la publication officielle du stalinisme, avec ses contradictions éclatantes, ses accusations insensées et ses calomnies cyniques.

Laissons aussi de côté les organes de la droite qui, d’une part, sont guidés par la chasse aux sensations et, d’autre part, essayent d’utiliser l’attentat dans leur propre intérêt, c’est-à-dire, contre les « gauches » en général. Politiquement je suis plus éloigné de journaux du genre d’Universal ou Excelsior que de Lombardo Toledano et ses semblables. J’emploie les journaux sus-nommés pour ma défense exactement comme j’emploierais un autobus pour me déplacer.

De plus, les manœuvres des journaux de l’aile droite ne sont qu’un reflet de la vie politique du pays, et, dans leur essence, ils ont une attitude détachée sur la question de l’attentat et du Guépéou. Pour notre but, il est beaucoup plus important d’analyser la conduite d’El Popular et, en partie, d’El Nacional. La politique active, dans ce cas là, est menée par El Popular. En ce qui concerne El Nacional, ce dernier s’adapte simplement à son collègue intéressé.

 

«EL POPULAR» ET L’ATTAQUE DU 24 MAI

En dépit du fait rapporté par les journaux selon lequel Toledano quitta la capitale deux ou trois jours avant l’attentat, El Popular eut au moment critique des directives très claires et très précises.

L’attentat ne prit pas du tout le journal au dépourvu. Dans cette affaire, les éditeurs n’essayèrent pas de tourner l’attaque en plaisanterie, ni ne se Référèrent pas à ma « manie de la persécution », etc. Au contraire le journal prit immédiatement un ton sérieux et alarmé. Le numéro du 25 mai publia en première page le slogan suivant : « L’attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique. » L’éditorial, intitulé de la même manière, exigeait une enquête des plus strictes et une punition exemplaire des coupables quelles que soient leurs tendances politiques et la puissance étrangère avec là.quelle ils pourraient être liés. A l’aide de cette phraséologie l’article cherchait à donner l’impression de la plus grande impartialité et d’une indignation toute patriotique. L’objectif immédiat est de creuser une sorte d’abîme entre les éditeurs d’El Popular et les terroristes, qui pouvaient tomber aux mains de la police un jour ou l’autre. Cette mesure de précaution était d’autant plus nécessaire qu’El Popular avait dirigé avec un zèle tout particulier une campagne de calomnies contre moi dans la période précédente.

Cependant, derrière le bouclier littéraire de l’impartialité, pointent des insinuations prudentes destinées dans les jours suivants à être poussées plus en avant. On remarque, en passant, dans une phrase toute simple que « l’attentat comporte des aspects mystérieux et suspects ». Ce jour-là ces mots passèrent inaperçus. Mais à présent il est parfaitement clair que l’auteur de l’article s’était réservé la possibilité de mettre en avant la théorie de « l’attentat volontaire » au cas où l’enquête judiciaire échouerait. La seconde insinuation n’est pas moins significative : l’article prédit que « les ennemis du Mexique » feraient retomber l’attentat sur les épaules de Staline et de Moscou. Les ennemis du Mexique sont par là identifiés aux ennemis de Staline. L’appel solennel à la recherche des criminels, quelle que soit la puissance étrangère avec laquelle ils pourraient être en liaison a donc une interprétation tout à fait limitée.

Avec tous ses zigzags et ses équivoques l’article est cependant soigneusement réfléchi. Les contradictions de l’article découlent du caractère contradictoire et imprécis de la situation elle-même. Les résultats de l’enquête étaient encore inconnus. En cas de succès de l’enquête, il était nécessaire de prendre une position de repli la plus détachée possible. En cas d’échec de l’enquête, il était nécessaire de garder les mains libres pour pousser plus avant la vieille ligne de calomnies et de persécution. Il était en même temps nécessaire de détourner autant que possible l’attention du Guépéou, sans toutefois se lier complètement les mains. Au cours d’une nouvelle lecture de cet article, aujourd’hui on peut clairement voir à quel point la manœuvre était cousue de fil blanc.

Dans le numéro du 26 mai, la même ligne est poursuivie dans son ensemble. El Popular exige des autorités une punition énergique des coupables. Le danger que les participants à l’attentat tombent immédiatement entre les mains de la police est encore grand ; de là un fort accent d’impartialité.

Le numéro du 27 mai lance déjà la cynique histoire de « M. Trotsky se contredit ». C’est la première tentative pour développer l’insinuation concernant « les aspects suspects » de l’attentat. On affirme dans ‘cette histoire que j’avais fourni une déposition contradictoire au sujet de ce que je fis durant l’attentat. L’incongruité de cette insinuation saute aux yeux. Si un homme vivant dans la solitude de l’exil s’avérait capable de mobiliser vingt conspirateurs et de leur obtenir des uniformes de police et des mitraillettes, il devrait donc être capable de préparer une réponse, au sujet de sa conduite durant l’attentat. Mais ne chicanons pas au sujet de la technique de la falsification des faits. Une chose est claire : El Popular est en train de préparer le terrain à la théorie de 1’ « attentat volontaire ».

Pendant ce temps-là, l’enquête se débattait dans les pires difficultés : le Guépéou est capable de prévoir très loin et de couvrir soigneusement ses traces. Trois jours se sont écoulés depuis l’attentat. Le danger de l’arrestation des principaux participants pouvait être considéré comme éliminé, d’autant plus qu’ils avaient eu largement 1e temps de passer la frontière au moyen de passeports préparés à l’avance. En fonction de cela, El Popular prend un ton plus assuré le 27 mai. On ne s’en tient pas à l’histoire citée plus haut, dans les nouvelles. L’article leader de ce jour déclare nettement que « jour après jour l’attentat éveille de sérieux doutes et semble de plus en plus suspect et de moins en moins logique » ; plus loin, on emploie le mot «, camouflage ». L’article impute l’attentat aux impérialistes américains qui veulent intervenir dans les affaires du Mexique et qui apparemment s’appuient sur ma collaboration. Pourquoi les impérialistes m’auraient-ils choisi comme objet de l’attentat plutôt qu’un autre reste obscur ? Et comme un attentat dirigé contre un bolchévik russe au Mexique aurait pu justifier une intervention des Etats-Unis reste encore plus incompréhensible. Au lieu d’une analyse et de preuves, une pure sélection de phrases ronflantes.

Il reste à rappeler qu’avant la conclusion du pacte Staline-Hitler, El Popular me caricaturait invariablement avec une croix gammée. Je ne fus soudainement transformé en agent des Etats-Unis qu’après l’invasion de la Finlande par l’armée rouge. El Popular essaye de disposer de moi avec la même aisance que Staline emploie pour donner des ordres à ses agents. Dans leurs agitations verbales et leurs manœuvres de coulisse, Toledano et ses alliés allèrent certainement beaucoup plus loin qu’ils ne le firent dans leur propre presse. Comme les événements des jours suivants le démontrèrent, ils se lancèrent dans un travail particulièrement intense dans les rangs de la police.

Le 28 mai, les autorités chargées de l’enquête étaient déjà complètement gagnées à l’idée de 1’ attentat volontaire ». Deux de mes secrétaires, Otto et Charles, et deux personnes liées à la maison, B. et S„ furent mis en état d’arrestation. Ayant obtenu cette victoire, El Popular se retire soigneusement dans l’ombre : dans son numéro du 28 mai, il prend à nouveau une position objective. Les raisons pour lesquelles les directeurs du journal prenaient leurs précautions avant de s’aventurer dans une position irrévocable sont claires. Ils en savaient plus long qu’ils ne le disaient, et avaient beaucoup moins confiance dans la version de l’attentat volontaire que n’en avait la police orientée par eux sur une fausse piste. Ils avaient peur que cette version soit à n’importe quel moment balayée. C’est pourquoi, après en avoir mis la responsabilité sur le dos de la police, El Popular du 28 mai prend à nouveau l’attitude d’un observateur patriote alarmé.

Dans le numéro du 29 mai, El Popular publiait sans commentaires la déclaration du Parti communiste mexicain qui exigeait, non pas le châtiment des terroristes, mais l’expulsion de Trotsky du Mexique. Ce même jour, la maison et ses habitants furent coupés du monde extérieur par un cercle de suspicions fantastiques. Il est tout à fait inutile de noter que Toledano laissa, dans ce cas comme dans d’autres, les leaders du Parti communiste exprimer eux-mêmes les plus naïfs slogans du Kremlin, ce dernier n’ayant rien à perdre. Il chercha à se réserver une porte de sortie pour un repli personnel éventuel.

Le ler juin, la presse publia ma lettre au procureur de la République, dans laquelle je désignais ouvertement Lombardo Toledano comme complice moral dans la préparation de l’attentat. Après cela, Toledano sortit à moitié de l’ombre. « La C.T.M. (Confédération des Travailleurs Mexicains) accuse Trotsky d’être un instrument de la guerre des nerfs (américaine contre le Mexique) » proclame El Popular du 6 juin. Qu’est-ce que cela signifie ? C’est de la rhétorique vide qui ne signifie rien et sans aucun fait à l’appui. Au nom de la C.T.M., Toledano soumet aux autorités un document dans lequel l’attentat est présenté comme entouré d’un filet d’intrigues internationales large et tout à fait vague. Outre moi-même, un grand nombre de facteurs, d’institutions et de personnages sont suspectés d’intrigues.

Un grand nombre, mais pas le Guépéou. Seuls les « ennemis du Mexique », comme nous le savons déjà, sont capables de suspecter le Guépéou. Ainsi, dans toutes ses manœuvres, Toledano reste l’Ami n° 1 du Guépéou.

 

« EL NACIONAL »

Se distinguant de tous les autres journaux de la capitale, El Nacional ne mentionna même pas l’attentat dans sa première édition du 25 mai. Dans sa seconde édition, il publia une dépêche sous le titre « Trotsky est l’objet d’un attentat théâtral (!) à son domicile ». Sur quelle base le journal acquiert cette appréciation, cela reste inconnu. Je suis, par malheur, obligé d’affirmer que, précédemment et à plusieurs reprises, ce journal tenta de m’attribuer des actes répréhensibles sans la moindre ombre d’une justification.

Il est utile de noter avec la plus grande attention que, le même jour où El Nacional caractérisait l’attentat de « théâtral », El Popular écrivait « L’attentat contre Trotsky est un attentat contre le Mexique ». A première vue il peut sembler qu’El Nacional avait une attitude plus hostile envers la victime de l’attentat qu’ El Popular. Mais en fait, ce n’est pas le cas. Par sa conduite, El Nacional révèle simplement qu’il est plus éloigné qu’El Popular des sources staliniennes, et par conséquent des sources de l’attentat. El Nacional a des éditeurs qui font tout ce qu’il leur est possible de faire pour faire plaisir aux staliniens. Ils savent que la manière la plus simple est de faire état d’une sorte de suspicion envers moi. Lorsque les éditeurs reçurent des nouvelles de l’attentat contre ma maison, l’un des éditeurs mit en circulation la première formule ironique qui lui vint à l’esprit. Ce simple fait montre que les éditeurs d’El Nacional, contrairement à ceux d’El Popular, ne savent pas de quoi ils parlent.

Dans les jours suivants on peut observer cependant un alignement de ces deux publications. El Nacional, devinant d’après la conduite d’El Popular qu’il avait proféré très imprudemment son hypothèse d’un « attentat théâtral », se replia rapidement et prit une position plus sur ses gardes. Pour sa part, El Popular, devenant convaincu que pas un seul participant à l’attentat n’avait été arrêté, commença à passer sur la position de 1’« attentat théâtral ». L’histoire du 27 mai « M. Trotsky se contredit » fut aussi publiée dans El Nacional.

Sur la base d’une analyse des articles d’El Popular et en les comparant avec ceux d’El Nacional, il est possible d’affirmer avec certitude que Toledano connaissait à l’avance les préparatifs de l’attentat, au moins de manière générale. Le Guépéou prépara simultanément — par divers canaux — le complot secret, la défense politique, et le détournement de l’enquête. Pendant les journées critiques, El Popular reçut sans doute des instructions de Toledano lui-même. Il est tout à fait probable que l’auteur de l’article du 25 mai n’est autre que lui. En d’autres termes, Lombardo Toledano eut une part morale dans la préparation de l’attentat et dans le camouflage des traces.

 

MA GARDE

Pour avoir une compréhension plus claire des fondements de l’attentat ainsi que de certains faits liés à l’enquête, il est nécessaire de dire quelques mots au sujet de ma garde. On publia des rapports dans les journaux, prétendant que je « louais » presque uniquement des étrangers pour ma garde, que c’étaient des mercenaires, etc… Tout cela est faux. Ma garde existe depuis le jour de mon exil en Turquie, c’est-à-dire, depuis bientôt 12 ans, La composition de la garde changea continuellement selon les pays où je vécus, bien qu’un petit nombre de collaborateurs m’aient accompagné d’un pays à l’autre. La garde a toujours été composée de jeunes camarades liés à moi par l’identité de vues politiques et sélectionnés par les plus vieux et les plus expérimentés de mes amis parmi les volontaires qui ne manquent pas.

Le mouvement auquel j’appartiens est un mouvement jeune qui surgit sous des persécutions sans précédent de la part de l’oligarchie du Kremlin et de ses agences dans tous les pays du monde. Pour parler en général, il est difficile de trouver dans l’histoire un autre mouvement qui ait eu à déplorer autant de victimes en si peu de temps que le mouvement de la Quatrième internationale. C’est ma profonde conviction personnelle que dans notre époque de guerres, d’annexions, de rapines, de destructions et de toutes sortes de bestialités, la Quatrième internationale est destinée à jouer un grand rôle historique Mais ceci est l’avenir. Dans le passé elle n’a connu que coups et persécutions. Personne n’aurait çu espérer durant ces douze dernières années se faire une carrière avec l’aide de la Quatrième Internationale. Pour cette raison, le mouvement était rejoint par des gens désintéressés, convaincus, et prêts à renoncer, non seulement aux biens matériels, mais aussi, si ce devait être nécessaire, à sacrifier leur vie. Sans aucun désir de tomber dans l’idéalisation, je peux néanmoins me permettre de dire qu’il est difficilement possible de trouver dans toute autre organisation une telle sélection de gens dévoués à leur drapeau et étrangers à toute prétention personnelle que dans la Quatrième Internationale. Ma garde a été entièrement recrutée parmi cette jeunesse.

La garde au Mexique avait d’abord été constituée de jeunes amis mexicains. Cependant, je fus bientôt convaincu des inconvénients d’un tel procédé. Mes ennemis essayaient systématiquement de me mêler à la vie politique mexicaine dans le but de me rendre impossible le séjour dans ce pays. Et dans la mesure où mes jeunes amis mexicains, vivant dans ma maison, pouvaient jusqu’à un certain point apparaître comme des agents sous mon influence politique, je fus obligé de refuser leur participation à ma garde et de les remplacer par des étrangers, principalement des citoyens américains. Ils furent tous envoyés ici après une sélection spéciale dirigée par mes vieux amis expérimentés.

Il faut que j’ajoute, pour être encore plus clair, que les frais de la garde ne sont pas assumés par moi (je n’ai pas de telles ressources), mais par un Comité spécial qui collecte les fonds nécessaires parmi les amis et sympathisants. Nous vivons — ma famille et ma garde — comme une communauté fermée, séparée par quatre énormes murs du monde extérieur, Tous ces faits suffisent à expliquer pourquoi je considère comme justifiée la confiance que je place dans ma garde et pourquoi je la crois incapable de trahison ou de crime.

En dépit de toutes les précautions, il est évidemment impossible de considérer comme absolument exclue la possibilité qu’un agent isolé du Guépéou puisse se frayer un chemin jusque dans ma garde.

L’enquête a suspecté depuis le début de l’affaire Harte, le membre de ma garde qui fut enlevé, d’être complice dans l’attentat. Je réponds à cela : si Sheldon Harte était un agent du Guépéou, il aurait pu me tuer la nuit et s’enfuir sans mettre en branle vingt personnes qui couraient de grands risques. De plus, dans les jours qui précédèrent immédiatement l’attentat, Sheldon Harte s’occupait de choses insignifiantes comme l’achat de petits oiseaux, la réparation d’une volière, la peinture, etc… Je n’ai pas entendu un seul argument convaincant indiquant que Sheldon Harte fût un agent du Guépéou. En conséquence, j’ai déclaré dès le début à mes amis que je serais le dernier à donner quelque crédit à la prétendue participation de Sheldon à l’attentat1. Si, contrairement à toutes mes suppositions une telle participation se trouvait confirmée, cela ne changerait rien à la signification générale de l’attentat. Avec l’aide des membres de la garde ou sans elle, le Guépéou a organisé un complot pour m’assassiner et pour brûler mes archives. Telle est l’essence de l’affaire.

Dans ses déclarations officielles, le Parti communiste répète que le terrorisme individuel ne fait pas partie de son système d’action, etc. Personne ne suppose que l’attentat fut organisé par le Parti communiste. Le Guépéou se sert du Parti communiste mais n’est pas du tout confondu avec le Parti communiste.

 

LES EXCLUS DU PARTI COMMUNISTE

Parmi les participants possibles de l’attentat, ceux qui sont bien familiarisés avec la vie intérieure du Parti communiste ont mentionné un individu qui fut un temps exclu du Parti, et fut par la suite, en raison d’un service particulier, réintégré. La question de la catégorie des « exclus » est généralement d’un grand intérêt du point de vue d’une étude des méthodes criminelles du Guépéou. Dans la première période de la lutte contre l’opposition en U. R. S. S., la clique de Staline avait l’habitude d’exclure du Parti les opposants les moins stables, les plaçant ainsi dans des conditions de vie matérielle extrêmement difficiles et donnant ainsi la possibilité au Guépéou de recruter parmi eux des agents pour travailler dans les rangs de l’opposition. Plus tard ces méthodes furent perfectionnées et étendues à toutes les sections de la Troisième Internationale.

Les exclus peuvent être divisés en deux catégories : quelques-uns quittent le Parti pour des raisons de divergences principielles, tournent leur dos au Kremlin et cherchent une nouvelle voie. D’autres sont exclus pour légèreté dans la gestion des fonds ou pour une autre accusation, vraiç ou prétendue, de nature morale. La majorité des exclus de cette seconde catégorie a été étroitement liée à l’appareil du Parti, n’a pas d’autre métier, et est devenue trop habituée à une position privilégiée. Ce genre d’exclus constitue un matériel utilisable pour le Guépéou qui les transforme en instruments obéissants pour les entreprises les plus dangereuses et les plus criminelles.

Laborde, qui fut le leader du Parti Communiste mexicain pendant des années, fut exclu récemment en fonction d’accusations les plus monstrueuses : comme personnage vénal, homme qui vend les grèves, et même touche de l’argent des « trotskystes ». La chose la plus étonnante, cependant, est qu’en dépit de la nature extrêmement honteuse des charges, Laborde ne tenta même pas de se justifier. Il montra par là que l’exclusion était nécessaire en fonction d’un certain but mystérieux auquel lui, Laborde, n’osait pas s’opposer. Bien plus, il saisit la première occasion pour déclarer dans la presse son indéfectible loyauté envers le Parti, même après son exclusion. En même temps que lui un certain nombre d’autres furent exclus et suivirent la même tactique. Ces gens sont capables de tout. Ils exécuteront n’importe quel ordre, perpétreront n’importe quel crime, pour ne pas perdre la faveur du Parti. Il est même possible que quelques-uns d’entre eux aient été exclus dans le but d’écarter toute responsabilité du parti dans leur participation à l’attentat qui était en préparation. Les instructions fixant qui doit être exclu et sous quel prétexte viennent, dans les cas de ce genre, des représentants de toute confiance du Guépéou qui se cachent derrière la scène.

Pour Staline, il aurait été bien plus profitable d’organiser le meurtre de telle sorte qu’il puisse le présenter aux yeux de la classe ouvrière mondiale comme le châtiment soudain et spontané d’un « ennemi du peuple » par les ouvriers mexicains. De ce point de vue, la persistance et l’âpreté du Guépéou à me lier à tout prix avec la campagne électorale présidentielle, c’est-à-dire la candidature du général Almazan, mérite une grande attention. Un grand nombre de déclarations faites par Toledano et les dirigeants du Parti communiste révèlent ce plan tout à fait clairement : Trouver ou créer un prétexte favorable qui leur rendrait possible de s’opposer les armes à la main à leurs ennemis sur la liste desquels je n’occupe probablement pas la dernière place. Il ne fait aucun doute que parmi la milice ouvrière, créée par la C. T. M., il y a des groupes de chocs spéciaux et secrets créés par le Guépéou pour lest entreprises les plus risquées.

En vue de faire échec à ce plan en temps voulu, j’ai demandé avec persistance dans la presse en toute occasion la création d’une commission d’enquête impartiale pour examiner à fond tous les faux rapports. Mais même sans cela l’opinion publique du Mexique a visiblement jusqu’à maintenant repoussé les calomnies. Les staliniens, pour autant que j’en puisse juger, n’ont pas réussi à inculquer dans les milieux ouvriers la haine envers moi. Staline, entre temps, se fatiguait d’attendre l’explosion « d’indignation populaire » et le Guépéou reçut de lui l’ordre d’agir selon les méthodes les plus habituelles et les plus directes.

 

UNE AUTRE TENTATIVE D’ASSASSINAT EST CERTAINE

L’échec accidentel de l’attentat préparé si soigneusement et avec tant d’habileté, est un coup sérieux pour Staline. Le Guépéou doit se réhabiliter devant Staline. Staline doit faire la démonstration de sa puissance. La répétition de l’attentat est inévitable. Sous quelle forme ? Peut-être sous la forme d’un acte purement terroriste dans lequel on verrait apparaître des bombes pour appuyer les mitraillettes. Mais il n’est pas exclu qu’ils essayent de camoufler l’action terroriste sous la forme « d’indignation populaire » simulée. La campagne de calomnies qui est dirigée d’une manière de plus en plus venimeuse par les agents de Staline au Mexique vise précisément à ce but.

Pour justifier leurs persécutions contre moi et pour camoufler les attentats du Guépéou, les agents du Kremlin parlent de mes tendances « contre-révolutionnaires ». Tout cela dépend comment on comprend révolution et contre-révolution. A notre époque la force la plus puissante de contre-révolution est l’impérialisme, à la fois sous sa forme fasciste et sous sa couverture quasi-démocratique. Pas un seul des pays impérialistes n’accepta de me permettre d’entrer sur ses territoires. Pour ce qui est des pays opprimés ou semi-indépendants, ils refusèrent de me donner asile sous la pression des gouvernements impérialistes ou de la bureaucratie de Moscou qui joue maintenant un rôle extrêmement réactionnaire dans le monde entier. Le Mexique m’accorda l’hospitalité parce que ce n’est pas un pays impérialiste ; et pour cette raison son gouvernement s’avéra, comme une rare exception, suffisamment indépendant des pressions extérieures pour prendre une attitude en fonction de ses propres principes. Je peux d’après cela déclarer que je vis sur cette terre, non comme une vérification de la règle, mais comme une exception. Dans une époque réactionnaire comme la nôtre, un révolutionnaire est obligé de nager contre le courant. Je le fais de mon mieux. La pression de la réaction mondiale s’est peut-être exprimée plus implacablement sur mon sort personnel et sur le sort de ceux qui m’entourent. Je ne vois pas du tout dans cela un mérite quelconque qui me soit propre : c’est le résultat d’un enchevêtrement de circonstances historiques. Mais lorsque des gens du type de Toledano, Laborde et Cie proclament que je suis un « contre-révolutionnaire », je les laisse passer tranquillement, laissant le verdict final aux soins de l’histoire.

 

Coyoacan, 8 juin 1940.

Cet article a été publié en France en 1946 dans une brochure, « L’assassinat de Léon Trotsky » que vous pouvez télécharger ici.

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