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À propos de : Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois : double conscience et condition raciale, Paris, éditions Amsterdam, 2021.

Magali Bessone et Matthieu Renault nous proposent dans cet ouvrage[1] dense le regard de deux philosophes sur l’œuvre trop méconnue en France de William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963)[2]. Il fut le premier Africain-Américain qui soutint une thèse en histoire à Harvard en 1895, à propos de la « Suppression du commerce des esclaves africains en Amérique ».

Page de garde de la thèse de W. E. B Du Bois, 1895.

Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il participa en 1909 à la fondation de la première grande organisation de lutte contre les discriminations et la ségrégation, la National Association for the Advancement of Colored People, et fut le directeur de publication durant des années de son magazine, The Crisis.

Un temps membre du Parti Socialiste, en 1910-1911, il s’en éloigna car celui-ci ne menait aucune action sérieuse contre les discriminations raciales. Cependant à la fin des années 1940 il rejoignit ouvertement le Parti communiste américain, c’est-à-dire au moment même où le maccarthysme rendait tout lien avec la gauche dangereux. Il affronta un long procès en 1951, accusé comme bien d’autres d’être un « agent d’une force étrangère ».

Dans son ouvrage le plus connu, Les Âmes du peuple noir, publié en 1903, Du Bois décrit la condition des Africain·es-Américain·es dans la société états-unienne, dans des pages qui n’ont rien perdu de leur force, ni de leur beauté littéraire[3]. Il place en exergue de chaque chapitre les vers de poètes classiques qu’il associe à des extraits de partitions de spirituals, une manière de mettre en valeur la culture africaine-américaine et cette musique qu’il qualifie de seule véritablement américaine[4].

Il y introduit le motif conceptuel de la double conscience, dont Magali Bessone et Matthieu Renault démontrent à la fois l’importance décisive pour comprendre les situations subies par des sujets racisés face au double héritage de l’esclavage ou du colonialisme, mais aussi la complexité, alors qu’il est trop souvent limité à l’analyse du déchirement vécu par les Africain·es-Américain·es dans une société qui les met à l’écart.

Publicité pour Les Âmes du peuple noir en 1903, lors de sa publication.

Ce concept est devenu une « forme de trope » repris par de nombreux·ses analystes, particulièrement dans le monde anglophone, dès lors qu’il s’agit d’interroger les questions raciales, mais il se voit aussi souvent transposé dans les études de genre et plus généralement les sciences humaines. Double conscience et condition raciale met en lumière la complexité, la polysémie de cette expression, qui ne peut être dissociée de deux autres motifs conceptuels, la « ligne de couleur » et le « voile » que celle-ci étend entre celles et ceux qu’elle sépare. La double conscience n’est donc pas le point d’arrivée, mais la formulation d’un problème à la fois individuel et collectif :

« Quel effet cela fait-il d’être un problème ? […] une expérience étrange – bizarre même, pour quelqu’un qui n’a jamais été rien d’autre[5]. »

Cette expérience de la double conscience ne se limite pas à un déchirement subjectif : elle est au centre d’un réseau conceptuel et doit être saisie dans sa polysémie. À la fois expérience du voile qui sépare et déforme l’image de l’autre, jusqu’à parfois l’invisibiliser, mais aussi « double vue », pour celui ou celle qui est ainsi essentialisé·e. D’abord privé·e de la conscience de soi, il ou elle peut aussi, dans un retournement paradoxal, acquérir une double vision, la sienne propre et celle du regard racialisant. Il ne s’agit pas uniquement d’un état psychologique : sa saisie consciente le transforme en « problème noir […] celui d’un sujet collectif, qui, selon le processus démocratique de la mise en enquête pragmatiste, se constitue précisément en sujet par la problématisation commune[6]. »

Dès lors ce problème politique et épistémologique est appelé à devenir « [L]e problème du XXsiècle qui déborde largement le cadre états-unien », celui de tous les peuples de couleur confrontés à la domination blanche, qui doit être prise en compte dans sa dimension historique[7]. Et si les dix pour-cent les plus « talentueux·ses » des Africain·es-Américain·es doivent permettre à l’ensemble de s’élever collectivement (uplifting), à l’échelle mondiale les Noir·es américain·es pourraient guider l’ensemble des peuples de couleur[8].

À l’inverse de Kwame Appiah et de Stuart Hall, qui voient chez Du Bois un renoncement progressif à un ancrage biologique de la race, Bessone et Renault démontrent que, dès la fin du XIXe siècle, c’est en tant que construction socio-historique que Du Bois utilise le terme de race[9]. Comme on le voit, il positionne nettement la question raciale dans le champ des sciences humaines, à la fois en tant qu’historien, que psychologue, et aussi que sociologue. Il faut au passage remarquer qu’il fut un précurseur longtemps sous-estimé en sociologie, avec notamment son étude sur Philadelphie en 1899[10].

Le voile qui sépare les races n’est pas une simple reprise du thème de la ligne, car il laisse aussi voir, et peut être momentanément écarté pour réunir deux mondes qui s’ignoraient, se révélant à la fois obstacle et lien. Le regard du Blanc ou de la Blanche chargé·e de préjugés contraint le ou la Noir·e à se voir à travers le regard de l’autre, déformé par le voile du racisme, et à se considérer depuis l’extérieur de soi-même, étranger·e à soi dans cette première saisie de la double conscience. Les « Âmes » décrivent cet oxymore, « Noir·e américain·e », comme celui d’un être déchiré par la « fausse conscience » de lui-même.

Les auteurs insèrent un « interlude », qui loin d’être une digression, permet de situer le thème de la double conscience dans la filiation d’un héritage littéraire (Goethe avec Faust, Emerson), philosophique (Hegel) et psychologique (William James, qui fut le professeur de Du Bois à Harvard). Cette interruption évoque indirectement la construction des Âmes dont Magali Bessone écrivait dans sa préface à la traduction française qu’elle demandait une lecture patiente. Le livre est fait d’un enchevêtrement de récits, d’une multiplicité de voix, d’une juxtaposition de méthodes épistémologiques et de genres narratifs variés[11] ».

L’actualité de Du Bois ne se limite pas à la pertinence des concepts que nous venons de présenter. La Librairie du Congrès a récemment republié son ouvrage d’histoire à propos de la Reconstruction, cette période qui suivit la Guerre de Sécession, durant laquelle l’armée de l’Union, la population noire, et leurs soutiens, imposèrent aux Confédérés vaincus un régime qui permit momentanément aux Africain·es-Américain·es de participer à la vie politique dans le Sud[12].

Du Bois y analyse en termes marxistes les rapports entre les classes sociales, qui permirent temporairement l’alliance entre les Blanc·hes pauvres et les ancien·nes esclaves. Il qualifie de « grève générale » les multiples modalités d’action des Africain·es-Américain·es durant la Guerre (freinage du travail, sabotage, évasion pour rejoindre le Nord, et souvent l’armée de l’Union)[13]. Il aura suffi de cette réédition pour que Du Bois se trouve de nouveau sous le feu des critiques. Les pourfendeurs de la Critical Race Theory, piteusement imités en France par les chasseurs de « wokisme » et autres dahuts s’en prennent à son analyse.

Une « journaliste » de The American Conservative, revue libertarienne financée par Pat Buchanan, affirmait récemment que Du Bois aurait déformé les faits pour faire oublier l’échec de la Reconstruction[14]. Elle trouve en appui à ses dires des références de première main, mais certes pas les plus objectives : les témoignages des sudistes vaincus, nostalgiques de l’esclavage, qui dénonçaient à l’époque leurs vainqueurs[15] ! Mieux vaut se tourner vers de véritables historien·nes : Eric Foner, inspiré par les mobilisations pour les droits civiques, écrivit une étude documentée qui prolongeait les intuitions de Du Bois[16].

Cette polémique contemporaine nous ramène à notre sujet plus qu’il n’y paraît. Les derniers chapitres du livre présentent en effet différentes figures de leaders africain·nes-américain·nes, parmi lesquel·les l’éducateur Booker T. Washington et l’abolitionniste Alexander Crummell, dont les positions sont très divergentes, mais qui se trouvent pris tous deux au même piège de la double conscience. Magali Bessone et Matthieu Renault précisent enfin, en s’appuyant sur un autre texte de Du Bois, Les Âmes du peuple blanc, le pouvoir paradoxal de double vue que confère la position subalterne[17]. Par-delà le voile de couleur, les Noir·es comprennent mieux les Blanc·hes que celleux-ci ne le peuvent en retour ; et même, ils et elles comprennent mieux les Blanc·hes que celleux-ci ne se comprennent elleux-mêmes.

In fine, Du Bois témoigne par ses écrits du pouvoir de la double vue, qui lui permet de déchirer le voile et dévoiler la mécanique raciale. La conclusion de l’ouvrage revient sur la circulation souterraine du thème de la double conscience au sein des théories critiques contemporaines – Critical Race Theory, pensées post- ou décoloniales dont les auteurs retracent la généalogie à partir de Du Bois. Cet ouvrage de synthèse est une introduction tout à fait indispensable à cette pensée.

 

Notes

[1] Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois : double conscience et condition raciale, Paris, éditions Amsterdam, 2021.

[2] Pour des biographies récentes voir : Gerald Horne, W. E. B. Du Bois : a biography, Santa Barbara, Calif, Greenwood Press, 2010 ; Charisse Burden-Stelly et Gerald Horne, W. E. B. Du Bois : a life in American history, Santa Barbara, CA, ABC-CLIO, 2019.

[3] W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir, Paris, La Découverte, 2007.

[4] Du Bois aborde ces « Chants de douleur », sorrow songs, dans le chapitre 14 de l’ouvrage. Kevin Thomas Miles, « Haunting Music in The Souls of Black Folk », boundary 2, 2000, vol. 27, no 3, p. 199‑214.

[5] W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir, op. cit., p. 10.

[6] Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois : double conscience et condition raciale, op.cit, p. 19.

[7] W. E. B. Du Bois, Les âmes du peuple noir, op. cit., p. 20.

[8] Cette idée apparaît tout d’abord dans un essai, « The Talented Tenth » (le Dixième talentueux) qui est inclus dans un recueil de textes en 1900. W. E. B Du Bois, The study of the Negro problems, Philadelphia, American Academy of Political and Social Science, 1900, p. 23.

[9] C’est l’argument d’Anthony Appiah dans l’article de 1985 cité ci-dessous. Stuart Hall et Appiah entretinrent un dialogue sur l’usage du concept de race au travers de conférences et d’articles – trois de ces conférences de Hall ont été publiées récemment en français. Stuart Hall, Race, ethnicité, nation : le triangle fatal, Paris, Amsterdam, 2019, 203 p. ; Stuart Hall, « Race, articulation and societies structured in dominance » dans Sociological theories : race and colonialism, Paris, UNESCO, 1980, p. 305‑345 ; Kwame Anthony Appiah, « The Conservation of “Race” », Black American Literature Forum Black American Literature Forum, 1989, vol. 23, no 1, p. 37 ; Anthony Appiah, « The Uncompleted Argument : Du Bois and the Illusion of Race », Critical Inquiry, 1985, vol. 12, no 1, p. 21‑37.

[10] W. E. B. Du Bois et Nicolas Martin-Breteau, Les Noirs de Philadelphie : une étude sociale, Paris, La Découverte, 2019 . Le sociologue états-unien Aldon Morris a récemment mis en lumière cette sous-estimation de Du Bois sociologue : The scholar denied : W. E. B. Du Bois and the birth of modern sociology, Oakland, University of California Press, 2015. Il faut aussi évoquer les très belles mises en graphiques des données statistiques qu’il fit réaliser pour l’exposition universelle de Paris en 1900, exposées dans le pavillon de l’ « Économie sociale », récemment publiées en français : W. E. B Du Bois, La ligne de couleur de W.E.B. Du Bois : représenter l’Amérique noire au tournant du XXe siècle, Paris, B42, 2019.

[11] W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, op. cit., p. vii.

[12] W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America 1860-1880, New York, Free Press, 1935, 772 p.

[13] C’est le titre du chapitre 4 de W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America 1860-1880, op. cit., p. 55.

[14] Helen Andrews, « Reconstruction Revisionism », The American Conservative, 11 déc. 2021.

[15] Ces méthodes biaisées étaient déjà celles utilisées par William Dunning au début du XXsiècle et elles ont été largement dénoncées depuis : John David Smith, The Dunning school : historians, race, and the meaning of Reconstruction, Lexington, University Press of Kentucky, 2013, 325 p. ; Elizabeth Kai Hinton et Manning Marable, The new Black history : revisiting the second Reconstruction, New York, Palgrave Macmillan, 2011.

[16] Eric Foner, Reconstruction : America’s unfinished revolution, 1863-1877, New York, Harper & Row, 1988.

[17] Ira Berlin, The making of African America: the four great migrations, New York, Viking, 2010.

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