Né en 1974 à Starobilsk, dans les régions minières d’Ukraine orientale, Serhiy Jadan est l’un des écrivains les plus populaires de sa génération. Aussi chanteur de rock, essayiste, traducteur et militant de gauche, il participe à l’organisation des festivals de musique, de littérature et de réflexion politique. Il avait été invité par l’Université de Fribourg (Suisse), le 5 mai dernier, pour présenter son premier roman traduit en français de l’ukrainien, La Route du Donbass. Publié par les Éditions Noir sur Blanc à Lausanne, ce livre a reçu Le Prix Jan Michalski en 2014. Dans ce roman, l’auteur transforme la région industrielle du Donbass en un pays fantastique, où souffle avant tout le désir de liberté.

 

J’aimerais d’abord te poser une question sur ton livre, La route du Donbass, qui vient d’être traduit et publié en français. Comme son titre l’indique, le récit se déroule à l’Est de l’Ukraine. De quoi parles-tu dans ces pages? Dans quelle mesure cette année de guerre a-t-elle changé ton regard sur toute la région ?

Je peux présenter mon livre de différentes façons. D’un côté, il y est question d’un jeune homme de 33 ans qui quitte la grande ville de Kharkov pour revenir dans une petite ville de l’Est de l’Ukraine, où son frère détient une station d’essence. Au premier degré, le récit évoque des affairistes malintentionnés qui tentent de s’emparer des entreprises de gens honnêtes, avec tous les aspects criminels qui en découlent ; on peut y lire en filigrane les conditions sociales et les réalités politiques de la région : les oligarques, les bandits, etc. Mais on peut aussi se placer à un autre niveau d’analyse et considérer cette histoire comme un effort personnel tendant à se trouver soi-même en revenant « chez soi ». Pour ce jeune homme, son voyage dans l’espace est aussi un voyage dans le temps : il recherche ses racines, retrouve ses amis, son amour. Pourtant, on peut dire également que c’est une œuvre de fiction qui se déroule en un lieu qui brouille le temps et l’espace. Nous sommes sur la zone frontière de l’Est ukrainien, et la métaphore-phare de ce récit c’est la frontière, ou plutôt son absence. Et finalement, c’est une histoire d’amour. Donc, c’est un livre bizarre. Il a vraiment un sujet, même si certains l’accusent de n’en pas avoir… Est-ce que j’ai changé de regard sur le Donbass? Non, je n’en ai pas changé. Je n’ai jamais eu d’illusions sur cette région, ni de scepticisme non plus. J’ai toujours été contre la diabolisation du Donbass, de même que contre son idéalisation, contre l’amour aveugle que certains lui vouent.

 

Mais as-tu été surpris que la guerre ait commencé justement dans cette région-là?

Non, pas du tout, même si elle aurait pu commencer aussi à Kharkov. Pour moi, c’est évident que ce conflit, que cette guerre est artificielle ; toutes sortes de technologies sont testées sur la société ukrainienne. Les armes auraient donc pu commencer à parler à Odessa, à Kharkov, à Zaporozhié, mais elles ont commencé à parler dans le Donbass… Moi, j’étais à Donetsk, le 3 mai 2014, il y a un peu plus d’une année. L’aéroport n’allait plus fonctionner que quelques jours ; les séparatistes étaient dans les rues, établissaient des check-points. Pourtant, il s’est passé quelque chose de très bizarre : les bâtiments administratifs étaient déjà occupés ; les autorités auto-proclamées de Louhansk étaient « protégées » par une poignée de tireurs cagoulés avec mitraillettes, et on ne voyait personne à part eux. À Donetsk, c’était la même chose : quelques types avec des kalachnikov aux abords des bâtiments officiels. Pourtant, dans les villes, la vie semblait normale, les gens travaillaient, étudiaient, faisaient leurs courses, allaient au cinéma… Jusqu’au dernier moment, ils essayaient de montrer que tout cela ne les concernait pas, que ce n’était pas leur guerre. Je n’ai pas vu de mobilisation de la population locale, de soutien massif des positions séparatistes, ni de volonté de prendre les armes et de commencer à se battre, à tuer… Je n’ai rien vu de tout cela. C’est pourquoi, je pense que cette guerre est artificielle, et que personne ne la veut dans le Donbass, sauf une poignée des fanatiques. Moi je perçois que les gens ont été trahis, qu’ils ont été poussés dans un piège. Et maintenant, ils ne savent pas comment en sortir.

 

En Europe, des politologues, des historiens, des écrivains qui se disent de gauche, pensent que la révolte du Maïdan était un mouvement d’extrême-droite et que la véritable révolution se déroule dans le Donbass, où la population tente de se débarrasser de l’oligarchie et lutte contre l’impérialisme états-unien dont le gouvernement ukrainien serait une marionnette. Que penses-tu de ces discours ?

J’ai été profondément déçu par la gauche occidentale, et d’ailleurs pas seulement par elle. De façon générale, les militants de gauche réagissent d’une façon étrange par rapport à ces événements. Quand je parle de la gauche d’ici, je ne parle pas du Parti communiste de l’Ukraine (KPU), parce que c’est un parti au service des oligarques qui se cache derrière une rhétorique pseudo-soviétique. J’ai à l’esprit les nouveaux mouvements communistes, socialistes, anarchistes qui sont profondément divisés. Une partie d’entre eux était sur le terrain, dans le mouvement du Maïdan, et l’a soutenu. Chez nous, à Kharkov, les anarchistes ont occupé la rue avec les nationalistes. Bien sûr, ils ne s’aimaient pas les uns les autres, mais ils faisaient le poing dans la poche, parce qu’ils comprenaient qu’ils avaient une cause commune à défendre. Pour moi, c’est ce qui montre bien qu’il s’est agi d’une authentique révolution.

Je connais bien ces discours selon lesquels Maïdan aurait été porté par un mouvement d’extrême droite financé par les Etats-Unis, et que cette « révolution » n’aurait représenté qu’un épisode de la guerre que les Etats-Unis mènent à la Russie, l’Ukraine jouant tout juste le rôle de chair à canon. Mais, j’ai eu la possibilité d’observer tout cela de l’intérieur : j’ai été sur les Maïdan de Donetsk, de Kharkov, de Louhansk, de Kirovograd, des villes de l’Ouest aussi, de Kiev évidemment. Qui a soutenu cette révolution, qui l’a initiée, quel a été son moteur ? Les étudiants, mais aussi la petite et moyenne bourgeoisie. C’était une révolution démocratique typique, portée par la bourgeoise libérale. En vérité, à Kiev, les « durs » ont commencé à donner le ton après un mois et demi de combats populaires. Bien entendu, les petits entrepreneurs n’étaient pas en première ligne pour lancer des cocktails Molotov (quoique…). Mais les affrontements violents ont été précédés par un mois et demi d’efforts de la société civile pour faire entendre ses revendications du gouvernement. Et le pouvoir n’a rien voulu entendre.

 

Pourtant, on ne peut pas nier que le processus politique a pris ensuite un cours très conservateur, même s’il est absurde de le qualifier de fasciste…

Oui, dominé par le patriotisme et le nationalisme. Mais franchement, où sont les mouvements d’extrême droite nationaliste en Ukraine ? Ils sont toujours marginaux. Si on regarde les résultats des dernières élections parlementaires, la droite dure a même perdu du terrain. Quels ont été les scores de Secteur Droite ou de Svoboda ? Nullissimes. On peut toujours montrer à la télé un gars en cagoule et dire qu’il représente la société ukrainienne. Par contre, si on examine les résultats des élections au parlement, ou les gens qui ont manifesté sur les places, on ne voit pas un grand enthousiasme pour l’ultranationalisme de Stepan Bandera [leader nationaliste durant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale, NDT], ou pour le démontage des monuments de Lénine. Ces gens soutenaient la perspective de l’intégration européenne et de réformes économiques et sociales…

Certains disent que la révolution véritable a lieu dans le Donbass. Là-bas, les gens combattraient les oligarques et nationaliseraient les entreprises. En effet, des séparatistes armés font passer le pillage pour des « nationalisations ». Par exemple, ils ont pris l’habitude de « nationaliser » les supermarchés pour renouveler leurs stocks de nourriture. Cependant, les usines des principaux oligarques, comme celles de Monsieur Akhmetov, ne sont pas du tout nationalisées. Il faut une imagination sans bornes pour voir dans le Donbass l’Espagne de 1936 : la révolution contre les riches, soutenue par les prolétaires de Tchétchénie et de Russie. Tout cela est absurde.

Il me semble que la gauche devrait être capable d’une attitude critique par rapport aux tentatives de manipulation et aux médias de masse. Mais il s’avère que non… Il semble parfois plus facile de manipuler les militants de gauche que les libéraux. Il suffit de leur rappeler les images de la guerre froide : il y a les méchants Américains d’un côté, et les Russes de l’autre, beaucoup moins méchants.

 

Actuellement, le gouvernement ukrainien prend des options qui compromettent le pays aux yeux des démocrates européens, y compris aux yeux des militants de gauche qui soutiennent le peuple ukrainien. Par exemple, le président a signé une loi qui interdit toute propagande qui fait appel aux symboles de l’URSS et de l’Allemagne nazie. La loi fixe une liste précise des organisations qui ont lutté pour l’indépendance de l’Ukraine, déterminant ainsi, d’une certaine manière, une vérité historique immuable. Comment interprètes-tu de telles décisions?

Je suis persuadé que c’est du pur populisme. Je n’ai aucune sympathie pour l’héritage du totalitarisme soviétique, et surtout nazi. Si je ne me trompe pas, dans les années 90, on avait adopté une loi de « décommunisation », et un processus de ce type avait été mis en route. Mais le gouvernement a adopté cette loi aujourd’hui pour faire diversion. Il y a une année qu’il est en place et qu’il n’a fait aucune réforme significative. La corruption est toujours là. Alors que faire? Yanukovitch, par exemple, avait adopté des lois sur la langue russe; de son côté, le nouveau pouvoir a décidé de faire tomber les statues d’Illitch. Tout ça, c’est de la poudre aux yeux. Apparemment, nos députés n’ont rien de mieux à faire que de changer les noms soviétiques des villes et des rues. Mais je ne veux pas me renier, j’ai été pour la « désoviétisation ». Je suis un vieux sympathisant des mouvements anarcho-communistes, et je ne vois rien de « gauche » dans l’héritage historico-culturel de l’Union soviétique. Qu’y a-t-il de « gauche » dans une figure comme celle de Brejnev, par exemple?

 

Dans une telle situation, y a-t-il un avenir pour les mouvements de gauche en Ukraine?

Oui, bien sûr. Il existe une énorme demande sociale pour un véritable mouvement de gauche, mais elle n’est pas formulée dans des termes explicites. En bonne partie, parce qu’il existe beaucoup de préjugés envers tout ce qui est « de gauche ». La gauche est perçue comme « anti-ukrainienne ». Il faut dire que souvent, les militants de gauche donnent raison à de tels préjugés. Il est très difficile de trouver un militant de gauche qui accorde assez d’attention et d’intérêt aux aspirations nationales de l’Ukraine, qui soit capable de reconnaître qu’il y a là un peuple avec sa culture, sa langue et son histoire. Je pense que la question nationale est une sorte de « ventre mou » du marxisme. Malheureusement, dans la situation actuelle de Ukraine, on ne peut pas ignorer cette question, car elle est essentielle. Ceci dit, je suis content de voir que les nouveaux mouvements socialistes essayent d’agir, de travailler et de se développer au sein de la société ukrainienne, en prenant en compte le fait que le peuple ukrainien existe et qu’il ne fait pas partie du « monde russe » ou d’une « Union soviétique bis », qui relève du fantasme. Il y a bien peu de forces socialistes dans le spectre politique de l’Ukraine. Sur le Maïdan aussi, il n’y en avait pas assez. Et je pense que c’est un énorme problème. Car si les revendications sociales du Maïdan avaient été plus visibles et mieux défendues, peut-être que les habitants de l’Est de l’Ukraine auraient une attitude différente aujourd’hui envers ce mouvement.

 

Quels sont tes projets actuels?

En partenariat avec d’autres artistes, j’ai participé à plusieurs expositions, y compris à la Biennale de Venise. Notamment dans le cadre de celle-ci, nous avons utilisé mon cycle de textes intitulé « Pourquoi je ne suis pas sur les réseaux sociaux ». Ce sont des récits qui parlent de la guerre, des gens qui se sont retrouvés à son épicentre, de personnes concrètes, vivantes ou déjà mortes. Ils ne sont ni des héros, ni des stars médiatiques, ni de grands soldats. Je trouve important de parler de la guerre, de l’Ukraine, de montrer que tout cela existe.

À cause de la machine de propagande, l’interprétation de la réalité devient homogène. L’Ukraine ne sait pas se défendre par rapport à cela, elle n’a aucune politique extérieure, notamment aucune politique culturelle et d’information. Il ne s’agit pas de montrer que Poutine est un monstre, ou que les Russes ont déclenché la guerre. Il s’agit tout simplement de dire la vérité sur ce qui se passe dans le Donbass. Par exemple, montrer l’ampleur réelle des destructions, le nombre réel de personnes tuées dans ce conflit, leurs noms, leurs visages. Il faut que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas d’une guerre « géopolitique », qu’il ne s’agit pas d’une guerre « froide » entre Américains et Russes. Que derrière tout ce délire propagandiste, il y a des vies réelles, des gens qui meurent chaque jour. Lorsque les intellectuels européens se disputent sur le fait de savoir si l’Ukraine a des droits sur ces territoires, si les insurgés sont vraiment des insurgés, si la Crimée est historiquement russe ou pas, etc. Tandis qu’ils parlent de tout cela en buvant un bon verre de vin, les gens de ces régions meurent chaque jour. Je crois que dans une telle situation, les artistes doivent essayer de construire des ponts et de se substituer aux Etats pour diffuser l’information lorsque ceux-ci ne sont pas capables de le faire.

Quand on aime son pays et qu’on en est un citoyen ouvert aux autres, rien ne sert de dormir et d’aller prendre sa douche en se drapant du costume national, rien ne sert de se faire tatouer des portraits de héros nationaux sur le corps ou de peindre les murs avec les couleurs de son drapeau. Tout cela est idiot. Il suffit de faire ce que vous êtes capable de faire en développant une solidarité active les uns avec les autres.

 

Tu es été né dans le région de Louhansk, où la majorité de la population parle russe. Pourquoi as-tu décidé d’écrire tes textes en ukrainien?

Pour moi, depuis l’enfance, la coexistence de ces deux langues était tout à fait naturelle. Je lisais des livres dans les deux langues et, autour de moi, je n’entendais pas tant le russe que le sourjyk (un parler mixte, un sociolecte utilisé par 20 % de la population). J’ai un diplôme de philologie ukrainienne, ce qui signifie que pour moi, cette langue n’est pas seulement celle de la communication, mais aussi celle du travail. Cela fait 25 ans que j’habite Kharkov, et je n’ai jamais eu de problèmes à utiliser le russe ou l’ukrainien. C’est une ville tolérante et ouverte : les gens parlent les deux langues, bien que le russe soit plus fréquemment utilisé.

En général, je trouve que ce « conflit langagier » a été créé d’une manière artificielle. On le fait à chaque fois ressortir avant les élections, mais il disparaît juste après. En tout cas, penser que la guerre d’aujourd’hui résulterait d’un tel « conflit », c’est tout simplement ne pas voir l’état réel des choses.

 

Interview réalisée, transcrite et traduite du russe par Hanna Perekhoda.

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Image en bandeau : couverture de La route du Donbass (via le site des éditions Noir sur Blanc).

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