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Au Liban, une souveraineté sans défense : l’armée, l’État, et les armes du Hezbollah
8 avril 2026

Au Liban, une souveraineté sans défense : l’armée, l’État, et les armes du Hezbollah


Dans cet article, Ziad Abu-Rish offre un rare éclairage de l’histoire sur l’armée libanaise, depuis ses origines jusqu'à ses développements les plus récents. Il montre que l’armée libanaise est structurellement incapable de défendre le Liban contre l’expansionnisme israélien et que la raison d’être du Hezbollah est précisément d’assumer le rôle de dissuasion et de refoulement de l’armée coloniale israélienne.

Alors qu’Israël amplifie ses bombardements aériens sur le Liban et tente une invasion terrestre du Sud du pays, les Forces armées libanaises (FAL) n’ont toujours pas réagi de manière significative. Faisant écho au discours dominant étasunien-israélien, certains commentateurs continuent de présenter les opérations militaires du Hezbollah contre Israël comme le problème de fond qui saperait la souveraineté du Liban. Pourtant, la question de la souveraineté est fondamentalement liée à l’histoire de l’État libanais et à la question de savoir qui protège le Liban des menaces extérieures — notamment de l’hégémonie et de l’expansionnisme israéliens.

Le 2 mars [2026], deux jours après le déclenchement de la guerre contre l’Iran par les forces étasuniennes et israéliennes, le Hezbollah a tiré depuis le Liban des projectiles visant un système radar israélien situé près de Haïfa. Cette frappe constitue la première opération militaire du groupe libanais depuis la signature, le 27 novembre 2024, du soi-disant accord de cessation des hostilités entre le Liban et Israël. Alors que le Hezbollah avait cessé ses opérations et s’était retiré au nord du fleuve Litani, les Forces armées libanaises s’étaient déployées dans tout le Sud et avaient commencé à saisir et détruire les armes du Hezbollah ainsi qu’à démanteler ses infrastructures. En parallèle, Israël n’a jamais respecté l’accord, refusant de se retirer de ses avant-postes militaires sur le territoire libanais et continuant de lancer des frappes à sa guise.

En novembre 2025, Israël avait ainsi commis plus de 7 500 violations de l’espace aérien, environ 2 500 incursions terrestres et au moins 669 frappes sur le Liban. Ces attaques ont tué au moins 331 personnes, en ont blessé 945 et ont empêché 65 000 personnes déplacées de retourner dans leurs foyers et leurs villages du sud du Liban. Le gouvernement libanais s’est montré incapable de s’opposer efficacement à ces violations — tant sur le plan politique que militaire — et encore moins d’atténuer de manière significative leur impact sur les civils qui en subissaient les conséquences.

Au cours des vingt dernières années, et en particulier depuis l’accord de novembre 2024, la scène politique libanaise a été dominée par de virulents débats sur la question de la souveraineté : qui détient le monopole de l’usage de la force ? Qui contrôle le territoire et la circulation des personnes à l’intérieur de celui-ci ? Le Hezbollah peut-il et doit-il être désarmé ? Ce débat a atteint un point de bascule le 2 mars dernier, lorsque le cabinet du Premier ministre Nawaf Salam a déclaré « illégales » les activités militaires du Hezbollah et a appelé les Forces armées libanaises (FAL) à aller de l’avant pour mettre en œuvre un plan approuvé l’année dernière visant à placer toutes les armes sous l’autorité de l’État. À cet égard, le commandant en chef des FAL, Rodolphe Haykal, a opposé une résistance à l’utilisation de la force contre le Hezbollah, et certains indices laissent penser que le cabinet du Premier ministre envisage de remplacer le commandant – une mesure soutenue par les États-Unis.

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, la position de Nawaf Salam envers le Hezbollah reflète la conjonction de deux forces au Liban. D’une part, sur le plan intérieur, les partis et les personnalités traditionnellement opposés au Hezbollah — parmi lesquels des alliés de Washington qui sont, tacitement, alignés aux intérêts stratégiques israéliens — cherchent à exploiter ce qu’ils dépeignent comme la faiblesse du groupe après la guerre de 2023-2024. Ils souhaitent isoler politiquement et démanteler militairement le Hezbollah. D’autre part, sur le plan extérieur, le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu met à profit ses frappes incessantes, l’occupation du territoire libanais et le déplacement de civils pour faire pression sur le gouvernement libanais afin qu’il désarme le Hezbollah.

Le 13 mars, Israël a frappé le pont de Zrarieh qui enjambe le Litani, avertissant que de telles attaques reflétaient le prix de plus en plus lourd que l’État et le peuple libanais devront payer pour ne pas avoir désarmé le Hezbollah. Le même jour, des avions israéliens ont largué des tracts au-dessus de Beyrouth, appelant le peuple libanais à se désolidariser du Hezbollah et l’avertissant que le Liban risquait de connaître le même sort que Gaza. Face à cette pression croissante, la réticence de Haykal à s’opposer au Hezbollah est largement perçue comme une tentative d’éviter un conflit direct qui pourrait fracturer les Forces armées libanaises ou plonger le pays dans une nouvelle guerre civile.

Certains évaluent la capacité et la souveraineté de l’État libanais à partir de l’existence et du rôle de l’organisation militaire du Hezbollah. Cela relève, au mieux, d’une analyse erronée et, au pire, de la propagande. La confrontation militaire du Hezbollah avec Israël est née en réaction à l’absence de toute véritable tentative étatique pour mettre fin à l’occupation israélienne et dissuader l’agression israélienne. Beaucoup de ceux qui invoquent la souveraineté pour justifier le désarmement du Hezbollah ne remettent que rarement, voire jamais, en cause les violations militaires israéliennes, l’ingérence politique étasunienne ou saoudienne, ou le pouvoir bien établi de l’élite bancaire libanaise.

Au milieu des débats fréquents sur les armes du Hezbollah et leurs implications pour la souveraineté libanaise, les menaces extérieures restent une réalité quotidienne — les ambitions territoriales sionistes au Liban remontent au moins aux années 1920, et les interventions militaires israéliennes ont commencé en 1948. Comme le montre la situation actuelle, les Forces armées libanaises sont incapables – de par leur conception même – de défendre le pays contre les violations persistantes de son espace aérien et de son intégrité territoriale, et elles n’ont pas non plus empêché les meurtres, les blessures et les déplacements de population.

Or, cette réalité est bien antérieure à la création du Hezbollah au début des années 1980. Depuis sa naissance, le Hezbollah a endossé et assumé un rôle défensif que les Forces armées libanaises (FAL) n’ont jamais été mandatées à réaliser, ni politiquement autorisées à mener et n’ont que rarement tenté de le mettre en œuvre.

Certains pourraient citer les opérations des FAL contre Fath al-Islam dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared (2007) ou contre l’État islamique à la frontière nord-est du Liban avec la Syrie (2017) comme exemples de leur efficacité en tant que force de combat. Bien que ces cas soient très différents l’un de l’autre, les analystes militaires les décrivent néanmoins globalement comme des opérations de « lutte contre le terrorisme » ciblant des « groupes insurgés » spécifiques, plutôt que comme des opérations militaires conventionnelles contre une force armée permanente d’un autre État. En ce sens, ces deux cas démontrent qu’il s’agit d’investir les FAL comme force de sécurité intérieure, sans aspiration à assurer la défense contre les ambitions historiques, les invasions répétées et les violations continues de l’espace aérien par l’armée israélienne.

L’État libanais a officiellement établi les Forces armées libanaises en 1945, suite au soulèvement de 1943 qui a conduit à l’indépendance politique vis-à-vis de la France. Des groupes issus de tout l’éventail politique et social avaient alors réclamé la création d’une armée nationale comme corollaire nécessaire de la souveraineté. Pourtant, dès sa création, le développement des FAL a été façonné par la logique de constitution d’une force de sécurité intérieure. Parallèlement, les FAL ont servi de canal clé pour les relations diplomatiques, militaires et économiques avec d’autres États, principalement, mais pas exclusivement, occidentaux. En ce sens, la défense territoriale a toujours été subordonnée à d’autres considérations.

Les présidents, gouvernements, commandants militaires et majorités parlementaires successifs ont ainsi compris ce cadre de fonctionnement de l’armée libanaise et ont agi suivant ce cadre. Il en a résulté une armée structurellement tournée vers le renforcement du pouvoir de l’État sur le plan intérieur, la gestion des fractures internes du Liban et le maintien des alliances internationales, plutôt que destinée à faire face aux violations répétées du territoire libanais par Israël. Cette dynamique historique est au cœur de la situation actuelle et du débat sur la souveraineté qu’elle a ravivé.

L’absence de défense concrète de l’armée libanaise face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise est aussi, en partie, le reflet de l’arrangement politique issu de la guerre civile de 1975-1990. À cette période, l’hégémonie syrienne et le flux des aides occidentales ont veillé à ce que le rôle de l’armée libanaise soit restreint à la sécurité intérieure, en évitant la confrontation directe avec Israël — un rôle que le Hezbollah a historiquement assumé.

Après la libération du Sud Liban par le Hezbollah en 2000, cette division des tâches s’est encore institutionnalisée. Cela s’explique, dans une certaine mesure, par l’orientation pro-occidentale des principales factions politiques. À cet égard, la guerre de 2006 a marqué un tournant paradoxal. Sur le plan militaire, elle a représenté un point culminant pour le Hezbollah, lequel a résisté et est parvenu à repousser une invasion terrestre israélienne. Sur le plan politique, elle a mis à nu l’étendue des fractures internes du Liban et a constitué un épisode critique pour les dirigeants politiques libanais. Des images ont en effet circulé montrant des membres du gouvernement en réunion avec des responsables de l’ambassade étasunienne ; et des câbles WikiLeaks ont révélé que des dirigeants libanais avaient, en privé, exhorté Washington à faire pression sur Israël pour qu’il prolonge ses bombardements aériens dans l’espoir d’affaiblir, ou du moins de discréditer, le Hezbollah. Cet épisode a cristallisé la division persistante au Liban entre un projet de résistance mené par la branche militaire du Hezbollah et une classe politique libanaise dont les calculs stratégiques et la survie même étaient largement liés au parrainage occidental.

Le rôle limité des Forces armées libanaises remonte toutefois à bien avant l’ordre post-guerre civile, puisqu’il date de l’époque du mandat français (1920-1943). Le noyau des FAL trouve son origine dans les contingents libanais des Troupes spéciales du Levant, créées et commandées par la France. Établies en 1930, les Troupes spéciales étaient elles-mêmes issues de forces locales réorganisées et recrutées par les Français, destinées à réprimer les rébellions et mobilisations anticoloniales locales et à faire respecter la domination française. Ces forces locales ont soutenu l’Armée française du Levant dans la répression de la résistance armée et non armée contre l’imposition des frontières [nationales dans la région], des politiques économiques et des hiérarchies politiques du Liban colonial. Sans surprise, les Troupes spéciales n’ont pratiquement joué aucun rôle dans l’obtention de l’indépendance du Liban en 1943.

Cette orientation restrictive a perduré après l’indépendance. En juin 1948, les Forces armées libanaises ont lancé une opération militaire de portée limitée pour prendre al-Malikiyya, un village palestinien situé juste au sud de la frontière, avant d’en céder le contrôle à l’Armée arabe du salut le mois suivant. Alors que les forces sionistes progressaient dans le nord de la Palestine plus tard dans l’année, les FAL auraient refusé les demandes d’appui militaire émanant des contingents de l’Armée arabe du salut stationnés juste au sud de la frontière entre le Liban et la Palestine. Lorsque les forces israéliennes ont ensuite pénétré au Liban, occupant plus de 15 villages, dont Houla — où elles ont massacré des dizaines de civils —, l’armée libanaise a refusé d’intervenir officiellement. Cette première occupation israélienne du Sud Liban a pris fin en mars 1949, à la suite de l’armistice israélo-libanais qui en décrétait le retrait.

Depuis l’indépendance [en 1943], les Forces armées libanaises ont connu un développement important sur le plan organisationnel, en termes d’effectifs et de matériel. À l’instar de la période 1945-1975, l’après-1990, et en particulier après 2005, a vu se renforcer les liens de l’armée avec ses homologues étasuniens et européens. Les États-Unis, par exemple, ont fourni au Liban plus de 3 milliards de dollars d’aide militaire entre 2006 et 2024. Grâce à des exercices conjoints, des programmes de formation, des initiatives de coopération en matière de sécurité et des transferts d’armes, les FAL sont devenues un maillon important reliant le Liban aux réseaux diplomatiques, militaires et économiques occidentaux. La plupart des programmes d’aide militaire étrangère destinés aux FAL ont explicitement écarté la possibilité de doter le Liban d’une véritable capacité défensive, se concentrant plutôt sur la sécurité intérieure. À cet égard, le soutien étasunien à l’armée libanaise est en particulier subordonné à la condition qu’elle ne soit en aucun cas utilisées contre Israël.

À la suite de l’effondrement économique du Liban après 2019, les modalités de l’aide étrangère ont radicalement changé. Les FAL sont devenues l’un des principaux canaux de distribution de l’aide bilatérale étrangère. Depuis, les États-Unis sont le principal fournisseur d’aide au développement, d’aide humanitaire et d’aide à la sécurité au Liban. L’aide bilatérale étasunienne s’est élevée en moyenne à 285 millions de dollars par an entre 2021 et 2024, dont une grande partie sous la forme d’aide militaire étrangère destinée aux FAL.

Compte tenu de la dépréciation de plus de 90 % de la livre libanaise, de l’effondrement du niveau de vie et de la grave pénurie de devises étrangères, l’armée libanaise n’aurait peut-être pas survécu ces six dernières années sans un soutien extérieur soutenu. Ces bouées de sauvetage ont encore davantage enfoncé le Liban dans les sphères d’influence des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, renforçant les dépendances extérieures qui contribuent à expliquer la position de longue date de l’armée. Ses partenaires occidentaux ont renforcé le rôle des FAL en tant que force de sécurité intérieure, façonnant à la fois leur répulsion et leur incapacité à faire face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise.

Au regard de cette histoire de parrainage, la décision de la présidence et du gouvernement de retirer l’armée du sud du Liban et d’autres régions frontalières à la suite de l’attaque au projectile menée par le Hezbollah le 2 mars 2026 n’est pas une surprise. Le contexte [décrit en amont] explique également les informations selon lesquelles le gouvernement a rejeté la demande du commandant Haykal visant à obtenir l’autorisation de déployer l’armée contre une invasion israélienne anticipée : l’armée libanaise n’était ni conçue ni équipée pour une telle confrontation.

En 2000, près de deux décennies d’opérations militaires menées par le Hezbollah contre l’occupation israélienne du Sud Liban ont abouti au retrait d’Israël des territoires qu’il avait conquis lors des invasions de 1978 et 1982. Bien qu’il ait instauré un niveau de dissuasion remarquable, en particulier après 2006, le groupe de résistance n’a pas réussi à empêcher totalement les violations israéliennes de la souveraineté libanaise. Rien qu’entre 2007 et 2022, Israël a violé l’espace aérien libanais plus de 22 000 fois, dont plus de 8 200 incursions d’avions de chasse et plus de 13 000 incursions de drones. Pourtant, les Forces armées libanaises (FAL) et le gouvernement libanais n’ont pas réagi de manière significative.

Quelle que soit l’évaluation que l’on fasse des rôles (loin d’être exempts de critiques) du Hezbollah dans la politique intérieure libanaise ou en Syrie voisine, la raison d’être de l’appareil militaire de l’organisation depuis sa fondation dans les années 1980 est l’expulsion, la dissuasion et le refoulement des forces militaires israéliennes hors du territoire libanais. Il est prévisible que les commandants des FAL reconnaissent qu’ils ne sont ni structurellement préparés ni dotés d’un mandat populaire pour affronter le Hezbollah. Indépendamment des sentiments nationalistes ou anticoloniaux que les membres des FAL peuvent ou non nourrir, l’armée libanaise a été créée pour gérer l’ordre interne, tandis que le Hezbollah a été conçu pour affronter l’une des forces militaires les plus puissantes au monde.

En principe, le monopole de l’État sur l’usage de la force — y compris le pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix — mérite d’être soutenu. Néanmoins, dans la pratique actuelle, ces revendications ne s’accompagnent d’aucune application cohérente et globale de ce principe, en particulier pour défendre le territoire libanais contre les attaques extérieures. Les appels lancés à l’armée libanaise pour qu’elle affronte le Hezbollah ne sont donc ni stratégiquement cohérents ni fondés sur une vision réelle de la souveraineté libanaise. Alors qu’Israël étend son occupation et le dépeuplement du Sud, il est temps que la présidence, le gouvernement et le parlement libanais prennent au sérieux la défense active du Sud et du Liban, de manière générale.

*

Article initialement publié sur le site de la revue The Public Source, ici. Traduit de l’anglais par Contretemps.

8 avril 2026

Au Liban, une souveraineté sans défense : l’armée, l’État, et les armes du Hezbollah

Dans cet article, Ziad Abu-Rish offre un rare éclairage de l’histoire sur l’armée libanaise, depuis ses origines jusqu'à ses développements les plus récents. Il montre que l’armée libanaise est structurellement incapable de défendre le Liban contre l’expansionnisme israélien et que la raison d’être du Hezbollah est précisément d’assumer le rôle de dissuasion et de refoulement de l’armée coloniale israélienne.

Alors qu’Israël amplifie ses bombardements aériens sur le Liban et tente une invasion terrestre du Sud du pays, les Forces armées libanaises (FAL) n’ont toujours pas réagi de manière significative. Faisant écho au discours dominant étasunien-israélien, certains commentateurs continuent de présenter les opérations militaires du Hezbollah contre Israël comme le problème de fond qui saperait la souveraineté du Liban. Pourtant, la question de la souveraineté est fondamentalement liée à l’histoire de l’État libanais et à la question de savoir qui protège le Liban des menaces extérieures — notamment de l’hégémonie et de l’expansionnisme israéliens.

Le 2 mars [2026], deux jours après le déclenchement de la guerre contre l’Iran par les forces étasuniennes et israéliennes, le Hezbollah a tiré depuis le Liban des projectiles visant un système radar israélien situé près de Haïfa. Cette frappe constitue la première opération militaire du groupe libanais depuis la signature, le 27 novembre 2024, du soi-disant accord de cessation des hostilités entre le Liban et Israël. Alors que le Hezbollah avait cessé ses opérations et s’était retiré au nord du fleuve Litani, les Forces armées libanaises s’étaient déployées dans tout le Sud et avaient commencé à saisir et détruire les armes du Hezbollah ainsi qu’à démanteler ses infrastructures. En parallèle, Israël n’a jamais respecté l’accord, refusant de se retirer de ses avant-postes militaires sur le territoire libanais et continuant de lancer des frappes à sa guise.

En novembre 2025, Israël avait ainsi commis plus de 7 500 violations de l’espace aérien, environ 2 500 incursions terrestres et au moins 669 frappes sur le Liban. Ces attaques ont tué au moins 331 personnes, en ont blessé 945 et ont empêché 65 000 personnes déplacées de retourner dans leurs foyers et leurs villages du sud du Liban. Le gouvernement libanais s’est montré incapable de s’opposer efficacement à ces violations — tant sur le plan politique que militaire — et encore moins d’atténuer de manière significative leur impact sur les civils qui en subissaient les conséquences.

Au cours des vingt dernières années, et en particulier depuis l’accord de novembre 2024, la scène politique libanaise a été dominée par de virulents débats sur la question de la souveraineté : qui détient le monopole de l’usage de la force ? Qui contrôle le territoire et la circulation des personnes à l’intérieur de celui-ci ? Le Hezbollah peut-il et doit-il être désarmé ? Ce débat a atteint un point de bascule le 2 mars dernier, lorsque le cabinet du Premier ministre Nawaf Salam a déclaré « illégales » les activités militaires du Hezbollah et a appelé les Forces armées libanaises (FAL) à aller de l’avant pour mettre en œuvre un plan approuvé l’année dernière visant à placer toutes les armes sous l’autorité de l’État. À cet égard, le commandant en chef des FAL, Rodolphe Haykal, a opposé une résistance à l’utilisation de la force contre le Hezbollah, et certains indices laissent penser que le cabinet du Premier ministre envisage de remplacer le commandant – une mesure soutenue par les États-Unis.

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, la position de Nawaf Salam envers le Hezbollah reflète la conjonction de deux forces au Liban. D’une part, sur le plan intérieur, les partis et les personnalités traditionnellement opposés au Hezbollah — parmi lesquels des alliés de Washington qui sont, tacitement, alignés aux intérêts stratégiques israéliens — cherchent à exploiter ce qu’ils dépeignent comme la faiblesse du groupe après la guerre de 2023-2024. Ils souhaitent isoler politiquement et démanteler militairement le Hezbollah. D’autre part, sur le plan extérieur, le gouvernement du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu met à profit ses frappes incessantes, l’occupation du territoire libanais et le déplacement de civils pour faire pression sur le gouvernement libanais afin qu’il désarme le Hezbollah.

Le 13 mars, Israël a frappé le pont de Zrarieh qui enjambe le Litani, avertissant que de telles attaques reflétaient le prix de plus en plus lourd que l’État et le peuple libanais devront payer pour ne pas avoir désarmé le Hezbollah. Le même jour, des avions israéliens ont largué des tracts au-dessus de Beyrouth, appelant le peuple libanais à se désolidariser du Hezbollah et l’avertissant que le Liban risquait de connaître le même sort que Gaza. Face à cette pression croissante, la réticence de Haykal à s’opposer au Hezbollah est largement perçue comme une tentative d’éviter un conflit direct qui pourrait fracturer les Forces armées libanaises ou plonger le pays dans une nouvelle guerre civile.

Certains évaluent la capacité et la souveraineté de l’État libanais à partir de l’existence et du rôle de l’organisation militaire du Hezbollah. Cela relève, au mieux, d’une analyse erronée et, au pire, de la propagande. La confrontation militaire du Hezbollah avec Israël est née en réaction à l’absence de toute véritable tentative étatique pour mettre fin à l’occupation israélienne et dissuader l’agression israélienne. Beaucoup de ceux qui invoquent la souveraineté pour justifier le désarmement du Hezbollah ne remettent que rarement, voire jamais, en cause les violations militaires israéliennes, l’ingérence politique étasunienne ou saoudienne, ou le pouvoir bien établi de l’élite bancaire libanaise.

Au milieu des débats fréquents sur les armes du Hezbollah et leurs implications pour la souveraineté libanaise, les menaces extérieures restent une réalité quotidienne — les ambitions territoriales sionistes au Liban remontent au moins aux années 1920, et les interventions militaires israéliennes ont commencé en 1948. Comme le montre la situation actuelle, les Forces armées libanaises sont incapables – de par leur conception même – de défendre le pays contre les violations persistantes de son espace aérien et de son intégrité territoriale, et elles n’ont pas non plus empêché les meurtres, les blessures et les déplacements de population.

Or, cette réalité est bien antérieure à la création du Hezbollah au début des années 1980. Depuis sa naissance, le Hezbollah a endossé et assumé un rôle défensif que les Forces armées libanaises (FAL) n’ont jamais été mandatées à réaliser, ni politiquement autorisées à mener et n’ont que rarement tenté de le mettre en œuvre.

Certains pourraient citer les opérations des FAL contre Fath al-Islam dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared (2007) ou contre l’État islamique à la frontière nord-est du Liban avec la Syrie (2017) comme exemples de leur efficacité en tant que force de combat. Bien que ces cas soient très différents l’un de l’autre, les analystes militaires les décrivent néanmoins globalement comme des opérations de « lutte contre le terrorisme » ciblant des « groupes insurgés » spécifiques, plutôt que comme des opérations militaires conventionnelles contre une force armée permanente d’un autre État. En ce sens, ces deux cas démontrent qu’il s’agit d’investir les FAL comme force de sécurité intérieure, sans aspiration à assurer la défense contre les ambitions historiques, les invasions répétées et les violations continues de l’espace aérien par l’armée israélienne.

L’État libanais a officiellement établi les Forces armées libanaises en 1945, suite au soulèvement de 1943 qui a conduit à l’indépendance politique vis-à-vis de la France. Des groupes issus de tout l’éventail politique et social avaient alors réclamé la création d’une armée nationale comme corollaire nécessaire de la souveraineté. Pourtant, dès sa création, le développement des FAL a été façonné par la logique de constitution d’une force de sécurité intérieure. Parallèlement, les FAL ont servi de canal clé pour les relations diplomatiques, militaires et économiques avec d’autres États, principalement, mais pas exclusivement, occidentaux. En ce sens, la défense territoriale a toujours été subordonnée à d'autres considérations.

Les présidents, gouvernements, commandants militaires et majorités parlementaires successifs ont ainsi compris ce cadre de fonctionnement de l’armée libanaise et ont agi suivant ce cadre. Il en a résulté une armée structurellement tournée vers le renforcement du pouvoir de l’État sur le plan intérieur, la gestion des fractures internes du Liban et le maintien des alliances internationales, plutôt que destinée à faire face aux violations répétées du territoire libanais par Israël. Cette dynamique historique est au cœur de la situation actuelle et du débat sur la souveraineté qu’elle a ravivé.

L’absence de défense concrète de l’armée libanaise face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise est aussi, en partie, le reflet de l’arrangement politique issu de la guerre civile de 1975-1990. À cette période, l’hégémonie syrienne et le flux des aides occidentales ont veillé à ce que le rôle de l’armée libanaise soit restreint à la sécurité intérieure, en évitant la confrontation directe avec Israël — un rôle que le Hezbollah a historiquement assumé.

Après la libération du Sud Liban par le Hezbollah en 2000, cette division des tâches s’est encore institutionnalisée. Cela s’explique, dans une certaine mesure, par l’orientation pro-occidentale des principales factions politiques. À cet égard, la guerre de 2006 a marqué un tournant paradoxal. Sur le plan militaire, elle a représenté un point culminant pour le Hezbollah, lequel a résisté et est parvenu à repousser une invasion terrestre israélienne. Sur le plan politique, elle a mis à nu l’étendue des fractures internes du Liban et a constitué un épisode critique pour les dirigeants politiques libanais. Des images ont en effet circulé montrant des membres du gouvernement en réunion avec des responsables de l’ambassade étasunienne ; et des câbles WikiLeaks ont révélé que des dirigeants libanais avaient, en privé, exhorté Washington à faire pression sur Israël pour qu’il prolonge ses bombardements aériens dans l’espoir d’affaiblir, ou du moins de discréditer, le Hezbollah. Cet épisode a cristallisé la division persistante au Liban entre un projet de résistance mené par la branche militaire du Hezbollah et une classe politique libanaise dont les calculs stratégiques et la survie même étaient largement liés au parrainage occidental.

Le rôle limité des Forces armées libanaises remonte toutefois à bien avant l’ordre post-guerre civile, puisqu’il date de l’époque du mandat français (1920-1943). Le noyau des FAL trouve son origine dans les contingents libanais des Troupes spéciales du Levant, créées et commandées par la France. Établies en 1930, les Troupes spéciales étaient elles-mêmes issues de forces locales réorganisées et recrutées par les Français, destinées à réprimer les rébellions et mobilisations anticoloniales locales et à faire respecter la domination française. Ces forces locales ont soutenu l’Armée française du Levant dans la répression de la résistance armée et non armée contre l’imposition des frontières [nationales dans la région], des politiques économiques et des hiérarchies politiques du Liban colonial. Sans surprise, les Troupes spéciales n’ont pratiquement joué aucun rôle dans l’obtention de l’indépendance du Liban en 1943.

Cette orientation restrictive a perduré après l’indépendance. En juin 1948, les Forces armées libanaises ont lancé une opération militaire de portée limitée pour prendre al-Malikiyya, un village palestinien situé juste au sud de la frontière, avant d’en céder le contrôle à l’Armée arabe du salut le mois suivant. Alors que les forces sionistes progressaient dans le nord de la Palestine plus tard dans l’année, les FAL auraient refusé les demandes d’appui militaire émanant des contingents de l’Armée arabe du salut stationnés juste au sud de la frontière entre le Liban et la Palestine. Lorsque les forces israéliennes ont ensuite pénétré au Liban, occupant plus de 15 villages, dont Houla — où elles ont massacré des dizaines de civils —, l’armée libanaise a refusé d’intervenir officiellement. Cette première occupation israélienne du Sud Liban a pris fin en mars 1949, à la suite de l’armistice israélo-libanais qui en décrétait le retrait.

Depuis l’indépendance [en 1943], les Forces armées libanaises ont connu un développement important sur le plan organisationnel, en termes d’effectifs et de matériel. À l’instar de la période 1945-1975, l’après-1990, et en particulier après 2005, a vu se renforcer les liens de l’armée avec ses homologues étasuniens et européens. Les États-Unis, par exemple, ont fourni au Liban plus de 3 milliards de dollars d’aide militaire entre 2006 et 2024. Grâce à des exercices conjoints, des programmes de formation, des initiatives de coopération en matière de sécurité et des transferts d’armes, les FAL sont devenues un maillon important reliant le Liban aux réseaux diplomatiques, militaires et économiques occidentaux. La plupart des programmes d’aide militaire étrangère destinés aux FAL ont explicitement écarté la possibilité de doter le Liban d’une véritable capacité défensive, se concentrant plutôt sur la sécurité intérieure. À cet égard, le soutien étasunien à l’armée libanaise est en particulier subordonné à la condition qu’elle ne soit en aucun cas utilisées contre Israël.

À la suite de l’effondrement économique du Liban après 2019, les modalités de l’aide étrangère ont radicalement changé. Les FAL sont devenues l’un des principaux canaux de distribution de l’aide bilatérale étrangère. Depuis, les États-Unis sont le principal fournisseur d’aide au développement, d'aide humanitaire et d'aide à la sécurité au Liban. L’aide bilatérale étasunienne s’est élevée en moyenne à 285 millions de dollars par an entre 2021 et 2024, dont une grande partie sous la forme d’aide militaire étrangère destinée aux FAL.

Compte tenu de la dépréciation de plus de 90 % de la livre libanaise, de l’effondrement du niveau de vie et de la grave pénurie de devises étrangères, l’armée libanaise n’aurait peut-être pas survécu ces six dernières années sans un soutien extérieur soutenu. Ces bouées de sauvetage ont encore davantage enfoncé le Liban dans les sphères d’influence des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France, renforçant les dépendances extérieures qui contribuent à expliquer la position de longue date de l’armée. Ses partenaires occidentaux ont renforcé le rôle des FAL en tant que force de sécurité intérieure, façonnant à la fois leur répulsion et leur incapacité à faire face aux violations israéliennes de la souveraineté libanaise.

Au regard de cette histoire de parrainage, la décision de la présidence et du gouvernement de retirer l’armée du sud du Liban et d’autres régions frontalières à la suite de l’attaque au projectile menée par le Hezbollah le 2 mars 2026 n’est pas une surprise. Le contexte [décrit en amont] explique également les informations selon lesquelles le gouvernement a rejeté la demande du commandant Haykal visant à obtenir l’autorisation de déployer l’armée contre une invasion israélienne anticipée : l’armée libanaise n’était ni conçue ni équipée pour une telle confrontation.

En 2000, près de deux décennies d’opérations militaires menées par le Hezbollah contre l’occupation israélienne du Sud Liban ont abouti au retrait d’Israël des territoires qu’il avait conquis lors des invasions de 1978 et 1982. Bien qu’il ait instauré un niveau de dissuasion remarquable, en particulier après 2006, le groupe de résistance n’a pas réussi à empêcher totalement les violations israéliennes de la souveraineté libanaise. Rien qu’entre 2007 et 2022, Israël a violé l’espace aérien libanais plus de 22 000 fois, dont plus de 8 200 incursions d’avions de chasse et plus de 13 000 incursions de drones. Pourtant, les Forces armées libanaises (FAL) et le gouvernement libanais n’ont pas réagi de manière significative.

Quelle que soit l’évaluation que l’on fasse des rôles (loin d’être exempts de critiques) du Hezbollah dans la politique intérieure libanaise ou en Syrie voisine, la raison d’être de l’appareil militaire de l’organisation depuis sa fondation dans les années 1980 est l’expulsion, la dissuasion et le refoulement des forces militaires israéliennes hors du territoire libanais. Il est prévisible que les commandants des FAL reconnaissent qu’ils ne sont ni structurellement préparés ni dotés d’un mandat populaire pour affronter le Hezbollah. Indépendamment des sentiments nationalistes ou anticoloniaux que les membres des FAL peuvent ou non nourrir, l’armée libanaise a été créée pour gérer l’ordre interne, tandis que le Hezbollah a été conçu pour affronter l’une des forces militaires les plus puissantes au monde.

En principe, le monopole de l’État sur l’usage de la force — y compris le pouvoir exclusif de décider de la guerre et de la paix — mérite d’être soutenu. Néanmoins, dans la pratique actuelle, ces revendications ne s’accompagnent d’aucune application cohérente et globale de ce principe, en particulier pour défendre le territoire libanais contre les attaques extérieures. Les appels lancés à l’armée libanaise pour qu’elle affronte le Hezbollah ne sont donc ni stratégiquement cohérents ni fondés sur une vision réelle de la souveraineté libanaise. Alors qu’Israël étend son occupation et le dépeuplement du Sud, il est temps que la présidence, le gouvernement et le parlement libanais prennent au sérieux la défense active du Sud et du Liban, de manière générale.

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Article initialement publié sur le site de la revue The Public Source, ici. Traduit de l’anglais par Contretemps.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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