À propos du documentaire « White Riot », sorti en salles en France le 5 août 2020 et qui revient sur le mouvement « Rock Against Racism ».

Le documentaire White Riot de Rubika Shah retrace l’histoire du mouvement Rock Against Racism, constitué à la fin des années 1970 en Grande-Bretagne en réaction à une augmentation des crimes racistes et aux premiers succès électoraux du National Front[1]. La mobilisation avait culminé avec un concert rassemblant près de 100 000 spectateurs pour écouter The Clash, Steel pulse etc. le 30 avril 1978 dans le nord-est de Londres. Le film, soutenu par France Culture, a bénéficié d’une bonne presse lors de sa sortie en France le 5 août. D’après Libération, avec l’ « étonnante – et désespérante – actualité » du « racisme systémique », le film peut « se montrer redoutable (…) comme moteur ou inspiration. (…) Et franchement enthousiasmant ». Pour Le Monde, « une précision d’archiviste et une énergie communicative » rendent cette histoire « vivante » « grâce à un travail d’animation et d’effets spéciaux ».

Cette histoire est en effet intéressante dans la mesure où elle dépasse largement celle de l’explosion musicale du punk pour faire écho aux récentes manifestations internationales pour Black Lives Matter. Elle renvoie aussi à la longue crise du Brexit qui prouve que le Royaume-Uni reste tourmenté par les démons de la xénophobie. De plus, c’est une histoire assez récente pour faire jouer le rapport passé-présent, susciter la remontée de souvenirs directs ou indirects et motiver un avis critique sur la façon de la raconter aujourd’hui.

C’est une époque qui semble pourtant bien lointaine quand on entend les discours réactionnaires et racistes qui avaient cours. Enoch Powell, député conservateur, prophétisait des « rivières de sang » si la nation britannique était noyée dans le flux des immigrants. Les militants du National Front manifestaient contre « le communisme » et « le multiracialisme »[2] à l’école en hurlant Scum, Scum ! (racaille) à leurs opposants. Eric Clapton incitait à « garder la Grande-Bretagne blanche » lors d’un concert et David Bowie appelait de ses vœux un régime fasciste. Un responsable de la police pouvait expliquer calmement à la télévision que les attaques répétées contre des Asiatiques dans un quartier de Londres n’avaient pas forcément de caractère raciste ou organisé et ne nécessitaient donc pas d’action particulière de ses services…

Dans ce cadre, l’ébullition de la jeunesse britannique en 1976-1977 n’apparaît pas comme un phénomène seulement musical mais bien politique. Les images montrent des collégiens de moins de quinze ans distribuant des tracts devant leur école et s’expliquant devant les caméras, les uns soutenant le National Front, les autres dénonçant le racisme et la résurgence du nazisme. Ce ne sont pas seulement les ados, les teenagers, qui s’engagent mais bien les kids. Comme le rappellent des membres de Sham 69[3] et de The Clash, ils savent que l’école n’est pour eux que la propédeutique à l’usine et au chômage. Une telle réceptivité de la jeunesse explique largement le succès de Rock Against Racism, réseau assez informel fédérant aussi bien des « anciens » formés dans la contre-culture des années 1970 que de tout jeunes gens sortis de l’enfance pour devenir punks. L’inventivité formelle du fanzine du mouvement, TempoRARy Hoardings, témoigne du potentiel créatif de cette rencontre.

Résultant d’un travail entamé en 2015, le documentaire éclaire aussi des aspects dont on n’avait guère conscience à l’époque. Pauline Black, la chanteuse de Selecter, rappelle que, si des blancs avaient lancé Rock Against Racism en découvrant la force du racisme, les noirs le ressentaient chaque jour depuis longtemps. On s’aperçoit aussi que la renommée a une mémoire sélective. Si on se souvient de Poly Styrene déclamant « Certains pensent que les petites filles doivent se tenir sages, mais moi je pense… Soumission, va te faire f… ! », qui sait que la chanteuse du groupe X-Ray Spex était anglo-somalienne ? Le groupe punk Alien Kulture, composé de jeunes de l’immigration pakistanaise, n’a quant à lui qu’une petite notice Wikipedia en anglais et aucune en français. Enfin, le succès de The Clash a fait oublier que la tête d’affiche de Rock against Racism était le Tom Robinson Band, dont le logo était un poing levé et qui était pionnier dans la revendication des droits des homosexuel·le·s.

Néanmoins le documentaire frappe également par ses omissions. En conclusion un des protagonistes affirme que « des gens ordinaires peuvent agir et changer le monde ». Mais était-ce si ordinaire d’avoir choisi l’étoile rouge à cinq branches comme symbole ? Ce grand mouvement de la jeunesse était-il si spontané que son organisation se réduisît à la boîte aux lettres de son fanzine ? La coopération-concurrence entre Rock against Racism et l’Anti-Nazi League est certes mentionnée rapidement. Par contre, si le spectateur s’étonne de la présence récurrente des banderoles de la Jeunesse communiste dans un pays aussi peu révolutionnaire, il restera avec ses interrogations. Et seul·e·s les initié·e·s reconnaîtront les deux principales organisations trotskystes britanniques derrière les logos du Militant et du SWP (Socialist Workers’ Party) qu’on entrevoit plusieurs fois.

Surtout l’explication du contexte qui vit la montée du National Front se résume à quelques mots sur une crise sociale provoquée par un diktat du FMI. En revanche, il n’est jamais précisé que la gauche était au pouvoir depuis 1974 et qu’elle s’aliénait les classes populaires en tentant notamment de limiter les revendications salariales. Cela nourrirait les grèves de « l’hiver du mécontentement » en 1978-1979. En attendant, cela permettait au National Front de se poser immédiatement en opposition radicale au « système ». Ce cadre posé, les événements rappelés dans le film prennent un autre relief : ces forces de l’ordre racistes qui s’illustrent aussi dans la répression en Irlande du nord opèrent pour le compte du gouvernement travailliste.

Taisant ces faits, le film semble aussi exagérer l’effet de Rock against Racism dans le recul de l’extrême droite. Le dossier de presse du film explique qu’en mai 1979, après que « 400 000 personnes ont assisté à un concert de RAR aux quatre coins du pays », « le National Front subit un large revers aux élections législatives (…). Mais le scrutin marque aussi la victoire de Margaret Thatcher » (je souligne). Or, il n’y a pas opposition entre le reflux du National Front et l’ascension de Thatcher. Celle-ci avait sciemment utilisé la vague xénophobe en déclarant dès janvier 1978 que les Britanniques « avaient vraiment assez peur que ce pays ne soit submergé par des gens d’une culture différente »[4]. La victoire de Thatcher était donc aussi une défaite de l’antiracisme.

Fallait-il taire tout ceci pour ne pas assombrir un tableau « enthousiasmant » ? Au moment de préparer le documentaire en 2015, s’agissait-il aussi de ne pas doucher les espoirs que certains plaçaient dans un renouveau travailliste incarné par Jeremy Corbyn ?

En tout cas, les apories de White Riot incitent à revoir un autre film sur la période, réalisé sur le vif et sorti en 1980. Il s’agit de Rude Boy (« Mauvais garçon ») de Jack Hazan et David Mingay[5]. S’ouvrant sur le concert de Rock against Racism en avril 1978, il se termine au moment des élections de mai 1979. Tourné autour du groupe The Clash, il suit le quotidien des musiciens et de leurs proches avec un fort aspect documentaire, même si le personnage principal, le « roadie[6] » Ray Gange, qui joue son propre rôle, en fait une composition fictionnelle. Aujourd’hui, le film est surtout apprécié des amateurs de rock pour les extraits de concerts de The Clash. Même s’il semble n’être qu’une chronique sans discours explicite, il vaut néanmoins d’être vu aussi comme témoignage et récit de la période.

Tout dans Rude Boy est plus rugueux que dans White Riot, à commencer par la révolte de la jeunesse. Devant les portes des salles de spectacles et des tribunaux où certaines équipées se terminent, on voit des nuées d’écoliers et de jeunes chômeurs habillés n’importe comment pourvu que ça choque ; ils tournent en rond, sautillent et ne parlent qu’entre eux, dans un anglais inarticulé entrecoupé de gros mots. Dans White Riot au contraire, ils racontent leur passé en bon anglais quarante ans plus tard, tout sourire et face caméra. Par contraste, les extraits d’archives s’attardent sur un groupe de jeunes skinheads qui éructent de façon hystérique, comme si ce mode d’expression était l’apanage de l’extrême droite…

Or cette jeunesse éruptive qui ne revendiquait rien de façon explicite posait problème aux générations précédentes, tout positionnement politique ou social mis à part. On le comprend dans Rude Boy lors d’un concert de The Clash qui tourne au chaos. La scène est prise d’assaut par les fans et, si Joe Strummer essaie de calmer son public, le « maintien de l’ordre » repose essentiellement sur les épaules des videurs. Solides trentenaires ou quadragénaires à moustache et rouflaquettes, ils attrapent les kids les plus remuants pour les amener à la sortie et les jeter dehors, littéralement en vol plané. Ils prennent toutefois le temps de massacrer deux jeunes à coup de poing et de pied, joignant visiblement l’utile à l’agréable. Dans ce déchaînement de violence, les vieux n’incarnent pas plus la réaction que les jeunes ne représentent la révolution.

Le refus du manichéisme dans Rude Boy est évident par la figure de son héros, Ray Gange. Dans la scène d’ouverture, il observe du haut de son council house (HLM) un cortège royal qui suscite la ferveur populaire et crache par la fenêtre. C’est le summum de sa révolte. Il gagne sa vie en travaillant dans un sex-shop, mais, loin de se voir comme exploité, il rêve de faire partie de « la minorité qui vit bien ». Il explique à la fille qui vient de lui faire une fellation dans les toilettes d’un pub que l’amour n’existe pas mais essaye tout de même – en vain – de squatter chez elle pour la nuit. Alors que son meilleur ami est un petit skinhead suitant de haine pour les communistes et les noirs, Ray Gange est obsédé par l’influence du SWP, « des sortes de communistes », dans l’entourage de The Clash. Il tente d’ailleurs de convaincre Joe Strummer que le groupe devrait laisser tomber « the political thing ».

White Riot évoque certes aussi l’influence de l’extrême droite sur les jeunes de la classe ouvrière, mais il la limite à l’enjeu de faire chanter Jimmy Pursey sur la scène de Rock against Racism, sachant que son groupe, Sham 69, avait un public largement composé de skinheads. Rude Boy montre que les choses sont plus complexes et ne se réduisent pas à l’intrication des champs idéologiques et musicaux. De plus, sous l’apparence d’un portrait individuel et de scènes de genre, Rude Boy donne à comprendre quelques tendances lourdes dont les conséquences se font encore sentir en Grande-Bretagne.

Après de nombreuses scènes de chaos punk, le film montre sans raison apparente une bande de jeunes noirs surveillés par la police pour des vols à la tire. On voit ensuite Margaret Thatcher, jeune et pimpante, qui explique à un congrès conservateur que les personnes âgées vivent dans la peur et que l’insécurité est devenue le problème numéro un. Si The Clash poursuit sa route vers le succès, Ray, lui dégringole. Il avait d’abord trouvé quelque motivation à travailler pour le groupe mais, de plus en plus souvent ivre, il s’éloigne des autres qui ne le supportent plus. Parallèlement les jeunes noirs sont arrêtés et comprennent que c’est la fin de leurs rêves d’intégration et de promotion sociales.

Après un plan de la porte de la prison qui se ferme, le film se conclut par l’arrivée triomphale de Margaret Thatcher au 10 Downing Street. Quelques minutes plus tôt, on voyait The Clash jouer un dernier morceau, I fought the law and the law won (« J’ai combattu la loi et la loi a gagné »). Avant que l’attitude de la police ne provoque les émeutes « raciales » de Brixton en 1981 et que Thatcher ne pousse les mineurs à une grève qu’ils perdraient en 1985, Rude Boy faisait déjà le constat d’un échec. Les classes populaires, divisées, étaient menacées par la marginalisation. La contestation nourrissait le star-system et l’action politique se réduisait à des slogans et des logos.

À défaut d’espoir, Rude Boy reflétait l’attitude punk par son refus des illusions. En comparaison, White Riot ne garde du punk qu’une esthétique, celle du scrapbook (papier déchiré), procédé aussi facile que vain à l’ère du numérique. La réalisatrice revendique d’avoir raconté « une histoire édifiante qui montre comment la culture des jeunes peut faire la différence »[7]. Oui, cette révolte a bien donné naissance à une « culture », au sens que les situationnistes donnent à ce mot : la transformation d’un moment réellement vécu en image détachée de l’expérience. En brandissant des icônes sortie du passé, on peut justement satisfaire le besoin « d’édification », mais ce n’est pas une promesse d’avenir ni d’émancipation. Revenir sur les impasses serait moins rassurant mais plus nécessaire.

 

Illustration : Syd Shelton, Jubilee Street, Stepney, London, 1977. Courtesy the artist.

 

Notes

[1]Le parti obtint entre 3,8 et 8,2 % des voix lors d’élections partielles en 1977.

[2]Et non « multicuturalisme » comme l’indiquent les sous-titres.

[3]Sham 69 ‘Tell us the Truth’, Documentary from 1979 https://youtu.be/tm6-KpyBohc.

[4]« People are really rather afraid that this country might be rather swamped by people with a different culture », https://www.margaretthatcher.org/document/103485.

[5]Disponible en DVD et sur Youtube en VO https://youtu.be/CmlJDJAaLRc.

[6]Homme à tout faire dans l’organisation des concerts.

[7]Dossier de presse, op. cit.

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