P. I. Taibo II, Archanges, 12 histoires de révolutionnaires sans révolution possible, Paris, Métailié, coll. Suites, 2012, 444 pages.

 

De revolutionnaris illustribus ?

A la façon des grandes fresques murales mexicaines de Rivera, dans lesquelles les époques et les personnages s’imbriquent dans une vaste composition, ce volume réunit un ensemble de portraits de militants révolutionnaires, plus ou moins célèbres, que l’auteur a rédigés tout au long d’une quinzaine d’années. A la croisée des travaux d’un historien et d’un écrivain, il s’attache à faire revivre douze figures du mouvement révolutionnaire mondial, entre les Amériques, l’Europe et l’Asie. Certaines sont connues, d’autres oubliées, mais toutes sont éclipsées par un autre personnage qui, occupant une place centrale, accapare toute l’attention. Taibo II précise ce point lorsqu’il aborde le récit du parcours de Raúl Díaz Argüelles : « La révolution cubaine a lancé dans l’atmosphère du XXe siècle le terrible roman sans fiction du Che Guevara. Cependant, à côté du Che, des dizaines d’autres personnages ont parcouru des routes similaires, presque parallèles, cherchant à remodeler la planète au rythme d’une mitrailleuse. »

 

Fictions et politique

La construction de chaque récit, le travail documentaire qui le précède ainsi que la mise en forme et en mots est l’occasion d’un dialogue avec chaque personnage, une confrontation entre les époques, mais aussi entre les mémoires. Alors qu’il brosse le portrait de Larissa Reisner, il doit ainsi se confronter à la mémoire d’Octobre 1917 : « En cette fin de millénaire, alors que j’écris à propos de cette jeune fille, de ce personnage à l’idéal d’acier, la révolution russe n’a plus rien d’enchanteur. » Taibo II y révèle les multiples facettes de son art d’écrivain, en jouant avec les formes et les points de vue. Ainsi, le récit autour du suicide de Ioffe, compagnon de lutte de Trotsky et membre éminent de l’Opposition de gauche, est composé comme s’il s’agissait d’un reportage télévisé, jouant ainsi sur le choc de l’anachronisme formel. Ce choc, réussi, interroge également notre mémoire, notre façon d’imaginer ces scènes, ces évènements.

La grande qualité stylistique de chaque texte, la composition précise des scènes et la reconstitution des évènements, sert de support à une réflexion qui, sans prendre la forme de l’analyse, vient nous interpeller, sur la durée des engagements, sur les réactions humaines face aux grands bouleversements. Tout ceci se retrouve parfaitement en condensé dans le portrait de Friedrich Adler, militant social-démocrate autrichien, pacifiste convaincu qui espérait provoquer une réaction contre la guerre en abattant le comte Stürghk, représentant de l’aile la plus conservatrice.

 

Impossible révolution ?

L’ensemble compose un tableau historique, certes partiel, mais saisissant, de l’histoire révolutionnaire du XXe siècle. Une fois refermé le livre, reste tout de même une question, loin d’être secondaire : pourquoi diable avoir traduit le sous-titre de cette façon ? Dans le texte original, Taibo II parle de révolutionnaires hérétiques (« revolucionarios herejes »), qui introduit une dimension de rupture avec les canons idéologiques en vigueur (social-démocratie autrichienne, stalinisme, maoïsme…) et une forme de contrepoint au titre Archanges, qui vient comme tempérer l’atmosphère religieuse qui pourrait s’en dégager. Nulle part cependant il n’est question de révolution impossible. Nous sommes sans doute confrontés là au poids de l’imaginaire social et de la disparition de l’horizon révolutionnaire, qui provoque comme un retournement.

Dans son texte qui ouvre l’Introduction à l’économie politique de Luxemburg, Louis Janover fait une remarque qui semble fort juste : « L’effondrement du mythe du socialisme réalisé et de son corollaire, le culte de la personnalité, a engendré le mythe compensatoire du « héros » révolutionnaire écrasé par l’histoire, incarnation pathétique de la révolution trahie mais invaincue »1. Cela nous livre sans doute la clef principale de ce sous-titre surprenant, qui en dit moins sur le contenu de l’ouvrage que sur les représentations de l’éditeur ou de la traductrice. Cela démontre à quel point la doxa dominante imprègne profondément l’imaginaire social : on édite un ouvrage consacré à la vie de révolutionnaires, mais on affirme dans le même mouvement que toute perspective de transformation sociale n’est plus seulement vouée à l’échec, ce qui suppose une réussite préalable, au moins momentanée, mais tout simplement irréalisable, comme s’il s’agissait d’une lubie ou d’une perte du sens commun.

Pour autant, nous avons tout intérêt à prendre à notre compte cette réflexion de Janover et à en creuser toutes les conséquences. Il ne s’agit pas simplement de notre attrait pour les figures principales du mouvement ouvrier, ni de notre tentation de les parer de trop nombreuses vertus, d’ériger leurs écrits en corps de doctrine, voire en évangile – un travers largement répandu dans la gauche radicale, où l’exégèse des textes consacrés comme des résolutions de congrès sont l’occasion de réaffirmer les principes fondamentaux tout en débusquant les erreurs et mauvaises interprétations, surtout s’il s’agit d’une organisation concurrente.

Cela a également des conséquences fort actuelles, dans notre approche de militants centraux de nos organisations, les théoriciens particulièrement, qui dès leur disparition font l’objet de colloques, d’ouvrages collectifs, de fondations, de sites internet recensant écrits et autres souvenirs. Tout d’un coup, la focale se restreint, l’individu occupe quasiment toute la place et son parcours se trouve non pas entièrement reconstruit, mais les erreurs de pronostics ou d’orientation se trouvent atténuées, les inimitiés sont gommées… Tout cela, au risque de l’embaumement, un risque particulièrement sensible en ce qui concerne Daniel Bensaïd par exemple, d’autant plus que les concurrences théoriques entre organisations rivales en renforce la dynamique.

N’oublions-nous pas un peu vite dans cet engouement, toutes celles et ceux, pour la plupart anonymes, qui les ont accompagnés au quotidien ? Ne faisons-nous pas passer à la trappe ces vies minuscules, qui sont le corps du mouvement révolutionnaire, qui sont au front de la guerre de classe au quotidien, et auxquels Bensaïd justement disait réserver son admiration, et non aux grands hommes ou aux héros : « Quant à l’admiration, je la garde pour les rebelles anonymes et pour les héros ordinaires de la résistance à l’irrésistible […] plus que les grands hommes, c’est la « loyauté envers ces inconnus » qui fait la grandeur de la politique »2. On cherche encore les contributions qui, depuis la disparition de notre camarade, s’attache centralement à cet aspect de son élaboration et prennent donc au sérieux cette affirmation.

 

Héros et anonymes

En fait, ce recueil de Taibo II se situe au croisement de ces deux dimensions : il joue effectivement avec cette idée des vies exemplaires, des personnages illustres et des héros tragiques – avec trop peu d’héroïnes d’ailleurs. La composition de l’ouvrage et son titre font très clairement écho à l’ouvrage classique de Suétone, sa Vie des douze Césars, qui s’attache presque exclusivement à décrire le physique, la mentalité et surtout les travers des personnages qu’il dépeint. Sans être une histoire « par le trou de la serrure » comme on l’a parfois dit de Suétone, les récits de Taïbo II s’efforcent de retrouver les hommes derrière les constructions idéologiques, les momies et autres « hommes nouveaux » érigés par le stalinisme. On voit bien le risque de sacraliser de nouveaux héros, plus positifs. Pour autant, la diversité des portraits et des parcours empêche d’en tirer des principes d’exemplarité, des règles de conduite induites par les chroniques de vies illustres.

Mais il nous semble surtout qu’il s’attache à travers elles à démontrer la puissance de la foule des anonymes, ouvrierEs, employéE, paysanNEs, dont il rappelle la leçon sans cesse à réapprendre, car trop vite oubliée : « On n’est jamais seul. La foule n’est pas formée de visages anonymes que l’on aperçoit depuis une estrade. Ce sont des gens comme tout le monde, prêts à intervenir et à passer de leur position de spectateurs à celle d’acteurs. » Son texte « A propos d’Italiens et de souvenirs » illustre parfaitement cet aspect de son travail, à travers la reconstruction de souvenirs et la description d’un petit bonhomme mal fagotté, qui excellait à insulter les fascistes sur le front au cours de la guerre d’Espagne, un certain Malaboca. La mémoire de cet homme ne s’était pas conservée, au contraire des dirigeants et écrivains. Le récit de Taïbo II lui redonne une place dans notre mémoire collective.

En définitive, la tension qui est au cœur de l’ouvrage, entre récits héroïques et mémoires des anonymes est impossible à résoudre complètement. S’attacher à un homme, à son parcours, c’est mettre en avant sa singularité, son individualité, sans pour autant oublier les compagnons, les hommes et les femmes avec qui l’on vit et lutte. « Racontez ce que nous avons fait » aurait dit Diaz Argüelles avant de mourir. Taibo s’efforce, par morceaux, de recomposer ce grand portrait collectif de la classe ouvrière internationale en lutte.

 

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références   [ + ]

1. « Rosa Luxemburg, l’histoire dans l’autre sens », préface de Louis Janover à l’Introduction à l’économie politique, Rosa Luxemburg, Smolny, Toulouse, 2008, p. 16.
2. Daniel Bensaïd, Eloge de la résistance à l’air du temps, conversation avec Philippe Petit, Textuel, Paris, 1999, p. 125.