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Thomas Münzer a été une des grandes figures des mouvements paysans auxquels de nombreux auteurs marxistes consacrèrent des études, en premier lieu Friedrich Engels dans La guerre des paysans en Allemagne.

C’est également le cas d’Ernst Bloch, qui relie la figure de Münzer avec aux espoirs utopiques et aux dynamiques messianiques de la politique. En 1921, il publie Thomas Münzer : théologien de la révolution, que les éditions Amsterdam republient, avec une préface de Thierry Labica.

Thomas Münzer était un prédicateur révolutionnaire du début du xvie siècle. Maître en théologie d’abord rallié à Luther, il devint un dirigeant du soulèvement armé qui, en 1525, traversa l’Allemagne des rives du lac de Constance jusqu’à la Thuringe et la Franconie, en passant par le Tyrol, la Forêt-Noire et -l’Alsace, contre les seigneurs féodaux et le clergé, ramassis -diabolique « d’anguilles » et de « serpents », selon son « Sermon aux princes » de 1524. Ce soulèvement populaire, « le plus massif et le plus étendu en Europe avant la Révolution de 1789[1] », regroupa des ouvriers des mines, des paysans, des hommes « du commun » dans une guerre qui devait passer à la postérité sous l’appellation de « guerre des paysans ». Peu après l’extermination des insurgés à la bataille de Bad Frankenhausen en mai 1525, Thomas Münzer fut arrêté, torturé et décapité. Une première fois.

 

Thomas Münzer et le totalitarisme

Entre occultation, oubli et résurgences, Thomas Münzer, situé au déjointement du monde féodal, est un de ces noms à travers lesquels se déploient nombre d’aspirations, de craintes, d’affrontements dans lesquels s’articule la politique moderne. Comme autant de lignes d’affrontement, ce sont de longs chemins qui lient et séparent le Thomas Münzer fanatique, « prophète meurtrier et sanguinaire » (Luther), possédé par le diable (Mélanchthon, Luther), et ce visage qui orna les billets de cinq marks est-allemands ; qui lient et séparent le saint massacre des rebelles impies « dont il était grand temps qu’ils soient égorgés comme des chiens enragés » (Luther, « Une missive touchant le dur livret contre les paysans », 1525),  et ce peuple de la « première révolution bourgeoise en Allemagne », héroïsé dans l’immense fresque (1 800 mètres carrés, ou 14 mètres de haut sur 123 mètre de long) de la rotonde de Bad Frankenhausen. Le parti est-allemand en avait lancé le projet en 1973. L’inauguration eut lieu en septembre 1989, deux mois avant la chute du mur de Berlin.

On a souvent observé que l’historiographie de Thomas Münzer et de la guerre des paysans avait épousé le cours des expériences révolutionnaires en Europe et ce, depuis la Révolution française (et la présentation des écrits de Münzer par Georg Theodor Strobel parue en 1795). Le célèbre ouvrage que leur consacra Friedrich Engels en 1850 (La Guerre des paysans en Allemagne) est couramment présenté comme une réponse à la défaite de 1848 et comme affirmation d’une tradition révolutionnaire allemande. Le livre que lui consacre Ernst Bloch en 1921, immédiatement après la révolte spartakiste de 1919, entre en résonance directe et explicite avec la révolution d’Octobre.  De là, un intérêt croissant et protéiforme pour Thomas Münzer se poursuivra au moins jusqu’aux années 1980 : que l’on pense à la pièce de théâtre que lui consacre Dieter Forte en 1981, Martin Luther et Thomas Münzer ou les Débuts de la comptabilité (1997 pour la traduction française), au grand livre de Marianne Schaub, Müntzer contre Luther. Le droit divin contre l’absolutisme princier (1987), ou, encore une fois, à la stupéfiante œuvre picturale de Werner Tübke au musée de Bad Frankenhausen.

La trajectoire de Thomas Münzer et de la guerre des paysans suit, comme on pouvait le présumer, les contours de la guerre froide (notamment entre les deux Allemagne). On observera avec intérêt, par exemple, l’application avec laquelle un ouvrage tel que The Economics of Anabaptism, 1525-1560, de Peter James Klassen, datant de 1964, s’efforce de détacher le phénomène anabaptiste de la personnalité de Thomas Münzer, de lui ôter toute dimension révolutionnaire et de le laver de tout soupçon de communisme (association présentée comme fabrication de ses ennemis catholiques, protestants et luthériens pour le discréditer). L’anabaptisme peut alors être limité à un unique idéal communautaire dépourvu de toute violence et reposant fondamentalement, non pas sur une quelconque communauté des biens et une critique ou un rejet de la propriété privée, mais sur un principe d’entraide mutuelle et volontaire.

Dans l’environnement du néolibéralisme triomphant des années 1990, cette trajectoire en vint à passer par le filtre d’une historiographie visant à transformer les grandes expériences révolutionnaires en autant de phénomènes criminels et terroristes. En France, le moment « antitotalitaire » puis les célébrations du bicentenaire de la Révolution française marquèrent cette évolution avec une force particulière. La Révolution russe tout entière devait bientôt suivre, avec Le Livre noir du communisme (1997). Puis vint un nouveau Livre noir de la Révolution française, en 2008, dans un genre néo-néogothique politico-historiographique, à ce stade assez bien établi, voire relevant du plus pur opportunisme éditorial. Ailleurs, la guerre civile et la révolution anglaises du milieu du xviie siècle firent l’objet de profondes révisions conservatrices privilégiant les intrigues de cour, les luttes de factions aristocratiques, ou encore la pure contingence des événements. Au terme d’une âpre confrontation historiographique, en bonne part dirigée contre l’œuvre immense que l’historien communiste Christopher Hill avait consacré aux courants radicaux de cette période, il put enfin être presque communément admis que le moment révolutionnaire anglais n’avait jamais vraiment eu lieu.

L’interprétation moyenne de l’événement lié à Thomas Münzer a assez largement correspondu à ce climat de -réécriture de l’histoire des expériences révolutionnaires, disqualifiées par voie de criminalisation ou, si possible, d’occultation, et, dans tous les cas, visant à brouiller les spécificités des temps et des lieux en une seule et même monstrueuse tache sur le cours de l’histoire de la forme marché capitaliste-parlementaire. On tient un utile concentré de ce type d’approche avec, par exemple, le court passage que consacre Imanuel Geiss, professeur d’histoire à l’université de Brême, à Thomas Münzer dans un texte intitulé « Défaite, révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918-1933 ». Pour l’auteur, c’est Auschwitz même qui forme le point de recouvrement mutuel entre les totalitarismes de gauche et de droite et leur héritage issu « de la tradition sectaire judéo-chrétienne, depuis l’Antiquité et le haut-Moyen -Âge ». Le reste du paragraphe mérite d’être cité pour l’audace de son syncrétisme :

« Le totalitarisme de gauche est fait d’une combinaison de traditions pré-totalitaires, théocratiques – héritées des sectes ou des hérétiques, avec des variantes nationales : les taborites tchèques, Thomas Münzer, saint patron de la RDA, la commune des anabaptistes de Münster – et d’orthodoxie –, bannières d’église, icônes, aveux publics. Le totalitarisme allemand de droite, une fois sécularisé, avec son Reich millénaire, se manifesta comme héritier tardif des flagellants dont Hitler paracheva les pogromes contre les Juifs allemands, en mettant en œuvre la solution finale contre leurs descendants ashkénazes réfugiés en Pologne. Thomas Münzer était originaire du milieu des crypto-flagellants regroupés autour de Kyffhäuser en Thuringe. »

Ou comment l’esprit de synthèse indispensable à l’ample regard historique finit en naufrage confusionniste. Il faut se contenter ici de noter avec un peu de désarroi qu’il est toujours douloureux de voir un historien liquider de lui-même, et en un paragraphe, la possibilité même de compréhension historique, sa discipline, et, du même geste, consacrer l’idée d’une Nécessité écrasante du désastre inscrit depuis toujours au front d’une Raison désastreuse de l’histoire[2].

En s’intéressant à la figure de Münzer, à vouloir en recueillir le possible héritage, on risquerait donc d’entretenir les germes de l’atrocité nazie elle-même. C’est du moins la suspicion qu’avait également tenté d’étayer le psychanalyste Gérard Haddad dans son livre, Les Folies millénaristes. Les biblioclastes (paru chez Grasset en 1990), qui consacre son sixième chapitre au « babil de Thomas Müntzer [sic] ». Là encore, le regard se veut, disons, ample : on pense à « grands traits », comme l’indiquait l’auteur lui-même, s’autorisant de son expertise quant au « fantasme qui […] soutient » les mouvements messianistes. Ainsi, derrière et en amont du débris des faits et tendances historiques dont la connaissance semblait ici s’apparenter à une stricte perte de temps, se cache le fait que

« le messianisme aspire fondamentalement à la destruction concrète de la Loi, essence même du fait humain ».

Or, cette aspiration destructrice, expliquait l’auteur, se trouve elle-même au fondement du totalitarisme, qui

« répond sous une forme moderne à la vieille fascination, l’abolition révolutionnaire du joug de la Loi ».

Aussi trouverait-on « des pans entiers de l’idéologie nazie à venir » dans les écrits millénaristes d’une époque incarnée par un Thomas Münzer animé par des « fantasmes sadiques et sanglants ». Münzer ayant revendiqué le droit d’oublier la Bible, ce « biblioclaste », à l’organisation « constituée sciemment d’analphabètes », fait donc partie d’une tradition qui court jusqu’au « Mein Kampf hitlérien » et jusqu’à « tous les petits livres rouges ou verts », en passant, bien entendu, par les « prophètes du matérialisme historique », Marx et Engels.

Devant la promesse de telles calamités, pas de choix possible, suggérait le psychanalyste : contre Münzer (« l’archidiable qui règne à Mulhausen[3] », selon Luther) et les « Schwärmer » (les enthousiastes), « la répression est évidemment sanglante ». Peut-être l’auteur aurait-il dû déclarer avec Luther lui-même, dans son pamphlet « Une effrayante histoire et le jugement de Dieu contre Thomas Müntzer » (1525) :

« Qu’on procède si cruellement vis-à-vis des pauvres gens, cela est lamentable. Mais comment faire ? Cela est nécessaire, et Dieu le veut ainsi, que la crainte et la peur entrent dans les âmes. Sinon, Satan agirait de plus belle. Un malheur est meilleur que l’autre[4]. »

On remarquera que l’argument du psychanalyste restait uniquement étayé par le livre de Norman Cohn d’abord paru en 1957 (1962 pour la traduction française), The Pursuit of the Millenium: Revolutionary Millenarians and Mystical Anarchists of the Middle Ages. Dans ce grand ouvrage de la guerre froide, Cohn proposait déjà d’établir une filiation directe reliant à la fois communisme et nazisme aux mouvements et aux figures des millénarismes médiévaux. Dans sa dernière page, The Pursuit érige d’ailleurs la figure de Thomas Münzer lui-même (en compagnie des prêtres taborites) en matrice des fantasmes d’extermination d’hier et d’aujourd’hui. On note par exemple que c’est encore l’ouvrage de Norman Cohn qui constitue la principale référence dans le chapitre que l’historien français Jean Delumeau consacre à Thomas Münzer dans son deuxième tome d’Une histoire du paradis (Mille ans de bonheur, 1995), consacré aux mouvements millénaristes. Mais, plus profondément, et au-delà de ces rapprochements polémiques liés au contexte de guerre froide, le récit proposé chez Cohn se situait dans le prolongement d’un imaginaire de la spontanéité anomique et atavique des foules. Dans ce cas, le mouvement et la révolte populaires ne pouvaient être mus par de quelconques configurations complexes de croyances, valeurs, idées de la justice, attentes régulatrices et formes d’auto-compréhension collectives. Dans un en-deçà organique de toute considération culturelle, morale, mémorielle, ils se réduisaient à une expression d’ordre plus strictement réactive, à des « spasmes », résultats de facteurs et conditions externes favorables : de mauvaises récoltes, une fluctuation défavorable des prix. Or, c’est bien contre ce genre de présupposés historiographiques qu’à partir des années 1960 l’historien E. P. Thompson poursuivit l’élaboration de son contre-modèle d’histoire « par en bas », en accordant un rôle directeur aux concepts d’« agency », de « contre-théâtre » et  surtout, d’« économie morale », contribuant ainsi, avec Georges Rudé notamment, à créer un nouveau courant d’histoire des foules (crowd history). Le célèbre article du grand historien marxiste anglais, « The Moral Economy of the English Crowd[5] », formulait son concept d’« économie morale » contre les interprétations des rébellions populaires ramenées à autant d’« épisodes spasmodiques », entre ignorance analphabète et instincts animaux. Y converge un ensemble hétéroclite d’idées de la justice, de la liberté, d’attentes éthiques, d’emprunts aux normes et rituels des pratiques administratives, du droit ou de la liturgie et des actes de langage dans lesquels l’exercice de l’autorité se fait entendre et reconnaître. On sera alors sans doute frappé par la proximité que présente l’anthropologie historique marxiste de Thompson avec la démarche du philosophe allemand de l’utopie entendue comme « détermination fondamentale au sein même de la réalité objective[6] », l’un et l’autre se revendiquant d’une critique marxiste souvent âpre d’un marxisme jugé coupable d’abstraction « théoriciste » ou de réductionnisme « vulgaire », aveugle et sourd à la non-contemporanéité de « résidus d’émotions archaïques qu’une analyse trop actuelle ne peut totalement atteindre ou éliminer[7] ».

On y reviendra brièvement. Dans l’immédiat, toujours pour rappeler ce que furent les conditions de réception de la figure de Münzer pendant la majeure partie du xxe siècle, on peut signaler le lien qui court entre la nazification du prêcheur d’Allstedt dans le cadre de la psychanalyse du totalitarisme dont il vient d’être question et le livre qu’en leur temps, deux autres psychanalystes avaient consacré à la révolte étudiante de 1968. Grunberger et Chasseguet-Smirgel avaient fait paraître, en 1969 (sous le nom d’emprunt « André Alexandre »), L’Univers contestationnaire. Les auteurs y proposaient leur interprétation psychanalytique d’un soulèvement de la jeunesse mû par la « contestation du discours du père comme discours de la loi. » Cette contestation, concluaient-ils, signifiait que

« le désir de destruction des juifs (effectif sous le nazisme) et le désir de destruction du bourgeois (fantasmé ou ineffectif en 1968) relèveraient ainsi des mêmes mécanismes psychiques[8] ».

On reconnaît, là encore, l’énormité de l’ardeur confusionniste de guerre froide[9], toujours pressée de célébrer les noces catastrophiques des visées émancipatrices les plus diverses et du nazisme, réunis dans un seul et même paradigme totalitaire (lui-même étonnante image miroir d’une compréhension du monde entendant mettre les temps et les lieux les plus divers, les histoires et les géographies, totalement à la botte d’un parti pris unique). Cette histoire pourrait désormais nous paraître un peu lointaine. On ne peut toutefois ignorer la persistance de sa grammaire lorsque, plus de trente années après la fin de la guerre froide, des campagnes réactionnaires tous azimuts s’adonnent à la réinvention sans fin de la peur de la gauche et de sa terreur promise voire déjà effective : gauche « violente », « raciste », « antisémite », « féminazie », « wokiste », pleine d’intolérance « annulatrice » et irrationnelle, foncièrement hostile à toute liberté d’expression et à tout principe démocratique. Le monde de la vraie liberté serait ainsi toujours aux mains protectrices des adeptes de la guerre et du militarisme, des états exception et de l’ordre toujours plus policier, du néo-orientalisme islamophobe, sur fond d’inégalités sans précédent, de misère galopante et de crépuscule climatique. Aussi reste-t-il toujours un peu – et peut-être chaque jour un peu plus – de cet

« ennemi [qui] ne se contente donc pas de torturer et de tuer les travailleurs. Il ne veut pas simplement abattre le Front rouge. Il dépouille le prétendu cadavre de ses parures. L’aigrefin et le meurtrier ne peuvent apparaître autrement qu’avec des discours et des formes de luttes révolutionnaires[10]. »

Avec « Münzer-le-fanatique-sanguinaire », on l’aura compris, la raison libérale a donc longtemps tenu son repoussoir, son petit père des totalitarismes de droite et de gauche (mais surtout de gauche). On pourra quand même s’étonner que cette critique, et le type d’historiographie qu’elle aura induit, tout employée qu’elle est à reconstruire avec expertise et érudition le lien de famille cryptique censé unir Münzer, le goulag, les camps d’extermination nazis et les visées émancipatrices de la gauche, soit si souvent passée à côté d’un document qui semblait pourtant tout destiné à éveiller leur intérêt. Martin Luther, l’homme de l’ordre, de l’État, de la Loi, du Livre, contre Münzer, alors figure tutélaire des crimes des masses du xxe siècle, ne fut-il pas aussi l’auteur de l’effroyable pamphlet « Les Juifs et leurs mensonges » (1543), où l’on peut lire un programme en huit points de persécution et d’expulsion systématiques des juifs ? Mais il paraît aller de soi que les tartufferies « antitotalitaires » n’ont jamais eu quoi que ce soit à redire des pires projets et formes de brutalité de masse, dès lors qu’ils servent absolument l’absolutisme de la propriété privée, de l’impérialisme et de l’État capitaliste, contre toute forme passée ou présente d’attente, d’anticipation, d’espérance du Nouveau. De l’Amérique centrale et latine à l’Asie du Sud-Est, en passant par le continent Africain et le Moyen-Orient, par la Corée ou le Japon, le monde en sait quelque chose.

Mais il faut maintenant observer que pour ce qui concerne le personnage de Thomas Münzer, les anabaptistes et la guerre des paysans au début du xvie siècle, les choses ont un peu changé ces dernières années au moins. À mesure que, pour des générations entières, le monde tel que cauchemardé par les discours et récits de guerre froide s’estompe avec la fin du xxe siècle, gagne le cauchemar tout court du capitalisme, « absolu » pour certains, approchant « l’overdose de lui-même » pour d’autres, et autre chose encore pour d’autres encore. Dans un climat volontiers émeutier, sur fond d’usure avancée des ordres politiques et institutionnels longtemps familiers et de poussées autoritaires fascisantes, on détecte quelques indices d’un attrait renouvelé pour la puissance insurrectionnelle du prêcheur d’Allstedt et de ses armées de pauvres sans parti. On pense par exemple à la réédition, en 2015, de Thomas Münzer ou la Guerre des paysans, que le journaliste et écrivain suisse Maurice Pianzola (1917-2004) avait d’abord fait paraître en 1958. On pense également à l’extraordinaire récit en bande dessinée que David Vandermeulen et Ambre ont consacré à La Passion des anabaptistes, paru en trois volumes entre 2010 et 2017 (chez l’éditeur montpelliérain 6 Pieds sous terre), le second étant consacré à Thomas Münzer. Les très impressionnants dessins, d’un sombre particulièrement inspiré, sont accompagnés de longues séquences narratives très documentées. Les auteurs ont d’ailleurs jugé utile de proposer un recensement de leurs nombreuses sources sur un site dédié[11]. En 2019, avec La Guerre des pauvres, Éric Vuillard consacrait un de ses courts récits historiques à Münzer et à la bataille de Frankenhausen, en prenant d’abord soin de replacer l’épisode à la suite des grandes insurrections paysannes depuis la fin du xive siècle, en Angleterre notamment. La Guerre des pauvres approche probablement au plus près de ce que l’on pouvait peut-être concevoir jusqu’ici, de l’euphorie, du tumulte, du désespoir, des « expressions violentes de la misère », de la hache. Le repoussoir de guerre froide paraît désormais bien loin.

 

Notes

[1] Selon le grand historien de la Réforme et du christianisme en général, Diarmaid MacCulloch, The Reformation: Europe’s House Divided, 1490-1700, Penguin, 2004, p. 158.

[2] Le texte d’Imanuel Geiss figurait dans un recueil dirigé par Stéphane Courtois (Quand tombe la nuit. Origines et émergence des régimes totalitaires en Europe, 1900-1934, Lausanne, L’Âge d’homme, 2001). On ne peut plus vraiment feindre l’étonnement. Il peut cependant être utile de rappeler ici que Stéphane Courtois, directeur de publication du Livre noir du communisme (1997), avait pris de telles libertés avec le travail de ses collaborateurs dans la préface du livre (raccourcis argumentaires grossiers, distorsion injustifiée des chiffres concernant le nombre de morts) que ceux-ci avaient jugé nécessaire d’exprimer publiquement leur protestation contre ce détournement éhonté de leur contribution.

[3] Cité dans Stauffer Richard, « Luther, critique de Müntzer », Annuaire. Résumé des conférences et travaux, t. XCI, 1982-1983, Paris, École pratique des hautes études, section des sciences religieuses, 1982, p. 60.

[4] Cité par Karsten Klaehn, Martin Luther. Sa conception politique, Paris, Sorlot, 1941, p. 125.

[5] Cf. E. P. Thompson, Customs in Common: Studies in Traditional Popular Culture, New York, New Press, 1993.

[6] Ernst Bloch, Le Principe espérance, t. 1, trad. fr. Fr. Wuilmart, Gallimard, 1976, p. 14.

[7] Ernst Bloch, Héritage de ce temps [1935], trad. fr. J. Lacoste, Payot, Paris, 1978, p. 59.

[8]. Ivan Segré, La Réaction philosémite ou la Trahison des clercs, Paris, Lignes, 2009, p. 57-65.

[9] Certes, doublée ici de la panique sioniste nouvelle suscitée par la guerre de 1967.

[10] Ernst Bloch, « Inventaire de l’apparence révolutionnaire » [1933], Héritage de ce temps, op. cit., p. 67.

[11] Voir la partie « Bibliographie » du site pastis.org/ambre.

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