A l’occasion de la réédition du livre de Georges Labica , Karl Marx. Les Thèses sur Feuerbach (Syllepse, 2014), Contretemps publie ici l’avant-propos rédigé par Antoine Artous.

 

Les Thèses sur Feuerbach sont de simples notes de travail, écrites par Marx en mai ou juin 1845. Engels les publie sous ce titre, avec quelques corrections, en 1888, cinq années après la mort de Marx. Il les présente « comme premier document où [est] déposé le germe génial de la nouvelle conception du monde ». Ces notes vont connaître un « destin exceptionnel » pour un texte si court par le nombre de commentaires qu’elles ont connus dans le monde, souligne Georges Labica dans son introduction. Et certaines formules sont devenues comme des drapeaux claquant au vent : « activité humaine ou autochangement […] comme pratique révolutionnaire », l’essence humaine « est l’ensemble des rapports sociaux »… Ou encore la dernière thèse : « Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de le changer. »

Le livre de Georges Labica, dont la première édition date (PUF) de 1987, n’est pas un nouveau commentaire, cherchant à trouver dans ces formules ce qui annonce un marxisme à venir déjà en germe ; ou encore qui cherche à illustrer sa propre lecture de Marx. Il essaie d’exposer la structuration interne de ces thèses – y compris en éclairant certaines corrections d’Engels – en les contextualisant par rapport à d’autres textes de Marx de la même période et en donnant des indications sur les diverses interprétations auxquelles elles vont donner lieu. Sous cet angle, c’est un « petit » livre unique1 en son genre, en France mais également, à ma connaissance, au niveau international.

Marx écrit ces notes à Bruxelles où il s’est installé avec sa famille début 1845, après son expulsion de France vers la Belgique. Il s’était volontairement exilé à Paris en octobre 1843, après l’interdiction, puis la disparition de la Gazette rhénane, journal « démocrate », publié à Cologne, sous la responsabilité éditoriale de Moses Hess, où il écrit puis devient directeur. À Paris, il prend contact avec les socialistes français, dont Proudhon, rencontre Bakounine et entretient des liens avec la forte immigration ouvrière allemande, collaborant à son organe le Vorwärts. Il édite les Annales franco-allemandes qui, dans son unique numéro, fin 1843, publient L’introduction à la philosophie de Hegel et La question juive. Enfin, il revoit Engels, qu’il avait déjà rencontré en Allemagne. Engels s’est déclaré communiste dès 1842, Marx est alors plus circonspect. Les deux hommes lient une amitié définitive et écrivent ensemble La Sainte famille (le titre est suggéré par l’éditeur allemand) qui, critiquant fortement certains de leurs anciens compagnons allemands, paraît en février 1845.

Les Thèses sur Feuerbach sont écrites juste avant le début de la rédaction, en septembre 1845, de L’idéologie allemande qui, on le sait, est un texte important dans lequel, selon ses propres formules, Marx (avec Engels) rompt avec sa « façon de voir » et la « philosophie allemande ». Simple manuscrit, L’idéologie allemande n’a d’ailleurs été publiée qu’en 1933.

Cette précision a son importance. Elle montre que l’on a commencé à discuter de ces thèses, bien avant la publication d’un texte majeur dont elles sont concomitantes. En France, la première traduction de la simple « Introduction » de L’idéologie allemande, titré « Feuerbach » date de 1952. Par ailleurs, deux manuscrits décisifs de la période dite « feuerbachienne » de Marx vont rester longtemps inédits. La Critique du droit politique hégélien, un manuscrit écrit à Kreuznach en 1843 – d’où parfois l’appellation de « manuscrit de Kreuznach » – est publiée pour la première fois en 1927. Des manuscrits parisiens de 1844, dits Manuscrits de 1844 ont été édités pour la première fois (en allemand) en 1932avec une reconstruction de ce texte qui, encore aujourd’hui,est discutée (Renault, 2008).

L’étalement historique de ces diverses publications (sansparler des publications en français) va naturellement peserfortement sur les discussions autour des textes du jeuneMarx. Et cela a des conséquences directes sur les conditions de commentaire des Thèses sur Feuerbach.

En Allemagne, Marx a fait un moment partie des « jeunes hégéliens », un courant d’intellectuel de « gauche », avec notamment Bruno Bauer et Arnold Ruge, qui s’est heurté à l’État prussien réactionnaire, alors que dans un premier temps, on avait cru que l’arrivée de Frédéric-Guillaume IV au pouvoir, allait se traduire par une certaine libéralisation.

 

Marx et Feuerbach

Leurs activités sont très liées à la presse. Marx se réclame alors de la philosophie de Feuerbah qui a publié en 1842 L’essence du christianisme. Pour lui, l’homme projette dans la religion sa véritable essence et se perd, s’aliène dans une puissance étrangère qui le domine alors qu’il en est le créateur. Ce faisant, Feuerbach, pour retourner sur terre, se réclame d’un matérialisme, mais d’un matérialisme très naturaliste, ancré dans une essence de l’homme isolé, transparente à elle-même et ouverte vers l’autre par l’amour. Sans nul doute, Marx prend comme point de départ le schéma feuerbachien de l’aliénation. Pour autant, on ne peut se contenter, comme l’ont fait de nombreux commentateurs (Eric Weil, Jean Hyppolite, Louis Althusser…) de dire que Marx se situe alors dans la droite ligne de Feuerbach, en déplaçant seulement la problématique de l’aliénation sur le terrain politique.

Durant cette période il se réclame, sans nul doute, de Feuerbach. Dans la Critique du droit politique hégélien, à la façon de celui-ci, il met en cause la logique mystifiée du raisonnement hégélien qui, dans l’analyse de l’État, fait du sujet le prédicat et du prédicat le sujet : « L’État est un terme abstrait ; seul le peuple est un terme concret » (Marx, 1980: 479).

On ne peut toutefois s’en tenir à ce seul constat. Ainsi, en mars 1842, il écrit à Ruge : « Les aphorismes de Feuerbach n’ont qu’un tort à mes yeux : ils renvoient trop à la nature et trop peu à la politique ». Dans Le statut marxiste de la philosophie, Georges Labica (1976), qui cite cette lettre, montre que le rapport n’est pas simple. Suite à une période critique en 1842-1843, Marx opère un retour vers Feuerbach, en le tirant sur un terrain qui visiblement n’est pas le sien, pour expliquer qu’il a donné un fondement au socialisme et au communisme.

En fait, le terrain politique déporte Marx. Cela est manifeste dans son Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Il affirme que sa critique de la politique est un approfondissement de la critique de la religion, tout en se démarquant de Feuerbach :

« Voici le fondement de la critique irreligieuse : c’est l’homme qui fait la religion et non la religion qui fait l’homme. […] Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait, recroquevillé hors du monde, c’est la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde renversé » (Marx, 1982a, 3 : 382).

Cette thématique du « monde renversé » va le suivre jusqu’au Capital.

Finalement, c’est Feuerbach qui est abstrait dans la façon dont il traite de l’« essence » de l’homme. On va y revenir. C’est en tout cas ce « monde inversé » qui doit servir de point de départ si l’on veut traiter de la problématique de l’aliénation qui, on le sait, traverse certains textes de jeunesse. Ce n’est pas le lieu d’en discuter ici sur le fond. Pour ce qui me concerne – et même si l’on retrouve la formule dans les Grundrisse – je ne crois pas que Marx va la réactiver dans la période du Capital. La thématique du fétichisme reprend certes certaines préoccupations du jeune Marx, mais elle ne s’enracine pas dans un discours anthropologique et relève d’une autre logique (voir Artous, 2006).

Il faut toutefois éviter une erreur largement répandue laissant croire que, se situant dans le prolongement direct de Feuerbach, Marx fait de l’aliénation une simple illusion idéelle de l’homme aliéné. On sent bien que ce n’est pas le cas dans la citation de l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel. Cela est explicite dans La Sainte famille : les ouvriers communistes « savent bien que propriété, capital, argent, travail salarié, etc., ne sont nullement des idées chimériques, mais des produits très pratiques et très matériels de leur propre aliénation, et qu’il faut aussi les abolir de façon pratique et matérielle » (Marx, 1982b, 3 : 479).

 

Un matérialisme des relations sociales

Au-delà de la question de l’aliénation Marx souligne ici ce qu’est l’objectivité particulière d’un rapport social. Dans cette volonté de traiter la forme spécifique d’objectivité du social, il y a bien une continuité, avec notamment dans Le Capital, ce qu’il appelle souvent une forme sociale objective. Cette objectivité n’est en rien réductible à la simple matérialité physique d’un objet. Ainsi, « par un contraste des plus criant avec la grossièreté du corps de la marchandise, il n’est pas un atome de matière qui pénètre la valeur […]. Les valeurs n’ont qu’une réalité purement sociale ». Les marchandises sont « des choses qui tombent et qui ne tombent pas sous le sens, ou choses sociales ». Et les catégories idéelles sont partie prenante de cette objectivité du social : « Les catégories de l’économie bourgeoise sont des formes de l’intellect qui ont une valeur objective, en tant qu’elles reflètent des rapports sociaux réels » (Marx, 1962 : 62, 85, 88), mais historiquement situés.

Dans Introduction à la critique de l’économie politique où, on le sait, il définit sa méthode d’analyse, Marx fait de ce constat une donnée générale :

« Dans toute science historique et sociale, il faut toujours retenir que le sujet – ici la société bourgeoise moderne – est donné aussi bien dans la réalité que dans le cerveau ; et que ces catégories expriment des formes et des modes d’existence, souvent de simples aspects particuliers de cette société, de ce sujet » (Marx, 1969 : 170).

Le matérialisme que cherche donc à fonder Marx pour l’analyse du « socio-historique » n’est pas une simple branche du matérialisme en général, un matérialisme analogue à celui des sciences naturelles ; Engels dans ses derniers travaux a tendance à tirer dans ce sens. Et c’est bien ainsi que va souvent raisonner l’orthodoxie marxiste dominante qui se cristallise dans la 2e Internationale, mais également la 3e, y compris avant la montée du stalinisme. Par contre, Marx vise une méthode d’analyse matérialiste adaptée à la forme d’objectivité spécifique des rapports sociaux. Il s’agit d’un matérialisme historique qui dénaturalise les rapports sociaux, mais aussi d’un matérialisme des relations sociales au sens où il traite des rapports sociaux non comme des substances, mais comme des relations sociales.

On retrouve la définition de l’essence humaine comme renvoyant à « l’ensemble des rapports sociaux » que Marx, dans la thèse 6 oppose à l’approche abstraite et naturaliste de Feuerbach. Pour poursuivre je partirai des remarques faites à ce propos par Étienne Balibar dans La philosophie de Marx (Balibar, 1993 : 15 et s.) ; d’autant que, pour une « explication exhaustive » des Thèses sur Feuerbach, il renvoie à ce livre de Georges Labica qui « montre avec une clarté parfaite comment les Thèses sont structurées ».

Étienne Balibar fait remarquer que, en traitant de l’essence de l’homme, Marx reprend une question « constitutive de l’anthropologie » et « aussi vieille que la philosophie ». Et il souligne qu’il apporte une double critique. D’une part, les philosophes ont cru que cette essence était une idée, ou une abstraction, permettant de regrouper certaines qualités ou caractéristiques. D’autre part, ils ont cru que « cette abstraction générique est, en quelque sorte, “logée” dans les individus du même genre, soit comme une qualité qu’ils possèdent, d’après laquelle on peut les classer, soit comme une forme ou une puissance qui les fait exister comme autant de copies du même modèle ».

En renvoyant à « l’ensemble des rapports sociaux », Marx ne se contente pas de donner un contenu socio-historique à la catégorie d’essence humaine. Même si, par ailleurs, c’est là une approche récurrente dans la tradition marxiste et présente chez Marx lui-même ; notamment dans les textes de jeunesse, via la référence à un « homme générique ». Mais ici, en tout cas, l’approche est déplacée. Il s’agit de penser, non pas une essence, même historicisée, mais « ce qu’il y a justement d’essentiel dans l’existence humaine : les relations multiples et actives que les individus établissent les uns avec les autres ».

Cette approche relationnelle des individus a une série de conséquences dans l’analyse générale de l’individu. Elle remet en cause l’opposition classique entre holisme (primat du tout) et individualisme (primat de l’individu) pour « penser l’humanité comme une réalité transindividuelle ». Il est intéressant de noter que, commentant les Thèses sur Feuerbach, Lucien Goldmann parlait déjà de « sujet transindividuel ou collectif » (Goldmann, 1970 : 165). Cette approche suppose de ne pas omettre les dimensions relationnelles dans les rapports sociaux. Il est d’ailleurs dommage que, à ce propos, Étienne Balibar (ni d’ailleurs Georges Labica) ne donne pas un passage des Grundrisse dans lequel Marx est explicite :

« La société ne se compose pas d’individus, elle exprime la somme des relations, conditions, etc., dans lesquelles se trouvent ces individus les uns par rapport aux autres » (Marx, 1969 : 281).

Ces quelques remarques visaient à montrer comment on peut tirer un fil de l’écheveau serré des Thèses pour traiter de problèmes toujours d’actualité dans l’analyse d’un rapport social. Et il y a bien d’autres fils…

 


Bibliographie :

Artous (Antoine), Le fétichisme chez Marx, Paris, Syllepse 2006.

Balibar (Étienne), La philosophie de Marx, Paris, La Découverte, 1993.

Goldmann (Lucien), Marxisme et sciences humaines, Paris, Gallimard, 1970.

Labica (Georges), Le statut marxiste de la philosophie, Bruxelles, Complexe, 1976.

Marx (Karl), Grundrisse, in OEuvres, t. 2, Paris, La Pléiade, 1968.

Marx (Karl), Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales,

1969.

Marx (Karl), Le Capital, Paris, Éditions sociales, 1962.

Marx (Karl), Critique du droit politique hégélien, Paris, Éditions sociales, 1980.

Marx (Karl), Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, in OEuvres, t. 3,

Paris, La Pléiade, 1982a.

Marx (Karl), La Sainte famille, in OEuvres, t. 3, Paris, La Pléiade, 1982b.

Renault (Emmanuel) (dir.), Lire les Manuscrits de 1844, Paris, PUF, 2008.

 

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références   [ + ]

1. Depuis, Pierre Macherey a publié Marx 1845 : Les « Thèses » sur Feuerbach, Paris, Amsterdam, 2008.