Philippe Gottraux et Cécile Péchu, Militants de l’UDC, la diversité sociale et politique des engagés, Antipodes, 2011, Lausanne.

 

Les classes populaires, parce qu’elles sont les « perdantes de la mondialisation », votent à l’extrême droite. Voilà en quelques mots la thèse dominante pour expliquer le succès des partis d’extrême droite en Europe. Le succès de l’UDC en Suisse serait basé sur la même recette. Cette théorie « perdants-gagnants » est habilement critiquée par les deux auteurs de l’ouvrage dont il sera ici question. Ne dévoilons pas toutes les critiques qui sont faites à ce modèle mais résumons la principale : la théorie « perdants-gagnants » offre la vision d’une « demande » politique existant en soi préalablement à « l’offre politique ». Comme si les problèmes publics n’étaient pas précisément co-construit par les partis, les acteurs du champ médiatique, désignant des enjeux et des « problèmes ». Bref, l’ouvrage de Gottraux et Péchu l’annonce d’entrée de jeu, il faudra analyser les médiations, tenter un niveau intermédiaire d’analyse et non pas penser mécaniquement (et de façon économiciste).

Il y aurait donc, chez les militants de l’UDC ici analysés, notamment à travers de longues conversations, une transaction entre des acteurs ayant des propriétés (essentiellement idéologiques) et un contexte avec l’image publique d’un parti parmi d’autres partis.

Passé un premier chapitre qui explique donc les partis pris méthodologiques des auteurs, le livre rentre dans le vif du sujet, tout en effectuant une contextualisation serrée des spécificités suisses (peu de professionnalisation du personnel politique, mythe d’une citoyenneté ethno-culturelle, de la neutralité, du rapport cantonal à la politique, démocratie directe référendaire, etc.)

La montée de l’UDC s’est faite progressivement dans les années 1990, principalement en Suisse alémanique. L’UDC a réussi a faire tourner le débat politique autour de ses thèmes idéologiques. Thèmes idéologiques qui sembleront étrangement familiers aux lecteur·rices : dénonciation des parasites sociaux abusant des aides sociales, dénonciation des « réfugiés politiques criminels », d’un Islam envahissant, d’une Gauche responsable de la hausse de la criminalité et des impôts.

Ainsi la rhétorique idéologique de l’UDC allie thématiques traditionnelles de l’extrême droite (xénophobie notamment) par ailleurs anciennement implantés en Suisse, à des thèmes ultra-libéraux (attaque de l’État, exaltation de la liberté individuelle et d’entreprendre) qui doivent lui permettre de se dégager de l’épithète « fasciste ». Surtout, alors même que l’UDC ne peut faire adopter peu de ses propositions, elle pèse durablement sur les débats et tend à faire glisser l’ensemble des forces politiques sur la droite, changeant la donne à moyenne terme.

L’instrument référendaire est utilisé pour rendre visible les thèmes du parti, avec une communication politique relativement inédite (et professionnalisée) d’un style nouveau et provocateur ; notamment des affiches-chocs « contre la Gauche et les gentils » – c’est à dire les partis de droite dits « bourgeois » en Suisse – empruntant d’ailleurs aux techniques publicitaires.

Des efforts de propagande qui sont rendus possibles par les ressources financières importantes des chefs du parti, comme Blocher, entrepreneur, ou Walter Frey, importateur de voiture et président de l’UDC à Zurich. Par ailleurs les auteurs tiennent à fortement relativiser, y compris dans un bastion comme Zurich, l’idée que l’UDC disposerait d’une base militante importante et serait fortement implanté sur le terrain. Chez les militants actifs de l’UDC c’est bientôt plutôt une certaine frustration sur le manque d’implication des membres qui surgit spontanément dans les entretiens.

L’effort de contextualisation se fait aussi sur les transformations socio-économiques de la Suisse qui peuvent être résumées à la perte massive des emplois agricoles et du secondaire, ainsi que d’un phénomène intense de périurbanisation. Quant aux migrants ils ne sont plus italiens ou espagnols, mais viennent des Balkans.

La structure de la majorité des chapitres est celle d’un classement des militants de l’UDC, typologie qui n’est pas réellement discuté méthodologiquement. Ainsi s’offriraient à voir des « populaires » qui s’inscriraient dans la dimension protestataire de l’UDC, notamment sur le thème du « vol des emplois par les étrangers » mais aussi d’un « socialisme caviar », qui auraient par ailleurs majoritairement reçu une éducation autoritaire. Leur véritable distance avec les autres militants UDC se manifesteraient par leur attachement au service public et le détachement face au discours libéral du parti. Des typologies, on peut le voir, assez lourdes. Les « déclassés » socialement verraient leur carrière politique comme compensatoire, lieu d’intégration sociale. Mais la majorité des typologies « idéologues », « méritants », « libéraux » se distinguent par un capital économique et social important. Il serait donc bien impossible de limiter l’engagement à l’UDC aux « frustrés » et aux « craintifs ». En réalité, ce serait même les « gagnants » qui manifesteraient le plus de suspicions envers les étrangers.

Il faudrait plutôt constater la présence régulière d’un sentiment de dégradation du monde, de nostalgie réactionnaire, d’une lecture pessimiste de la réalité. Un seconde élément commun serait le rapport au mérite et à l’effort, qui ne serait pas récompensé à sa juste valeur. Il existerait par ailleurs un flottement d’un nombre important de militants sur le rapport à la ligne ultra-libérale du parti, qui pourrait s’expliquer par la tension dans les rapports à l’État. L’hostilité au libéralisme culturel serait plus largement partagée dans l’UDC. Plus généralement, la relative cohésion du parti s’expliquerait par la suspicion envers les étrangers et l’attachement défensif à la Suisse. La relative stigmatisation venant de l’extérieur renforcerait le sentiment d’appartenance au parti et les pratiques militantes assurerait également un renforcement. Il ne faudrait pas pour autant nier les différences internes, preuves de la capacité de l’UDC à mobiliser au-delà des clivages traditionnels, mais aussi source potentielle de tensions.

 

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