Jill Liddington et Jill Norris, Histoire des suffragistes radicales, Paris, Libertalia, 2018.

INTRODUCTION

Nous avons écrit ce livre parce que nous avions le sentiment qu’un aspect important de l’histoire du suffrage féminin n’avait jamais été raconté. Habitant le Lancashire, nous avions peu à peu pris conscience que des dizaines de milliers d’ouvrières du textile avaient soutenu la campagne en faveur du droit de vote. Pourtant, cette contribution essentielle a été négligée par la plupart des historiens.

Nous savions que les femmes du Lancashire avaient été politiquement actives tout au long du XIXe siècle, tant dans les syndicats locaux que dans la politique radicale. Il nous semblait qu’à l’époque où l’accent fut mis sur la revendication spécifique du droit de vote, tout le mouvement qui avait précédé atteignit son apogée et eut son impact le plus spectaculaire sur la politique nationale.

Nous soupçonnions que la conquête du suffrage allait bien au-delà de l’image habituellement présentée. Les livres d’histoire suggèrent en général que la très bourgeoise Manchester Suffrage Society, formée en 1867, s’éteignit sans bruit dans les années 1890, et qu’il ne se passa pas grand-chose d’important jusqu’à la création de la Women’s Social and Political Union (WSPU) par Emmeline Pankhurst en 1903. Cela sous-entend que deux ans et demi plus tard, quand les Pankhurst s’installèrent à Londres, le Lancashire disparut pratiquement de la lutte politique visant à conquérir le droit de vote pour les femmes. Pourtant, même les récits orthodoxes suggèrent que les Pankhurst bâtirent leur campagne sur une forte tradition locale de radicalisme féminin.

Lorsque nous avons tenté de suivre notre intuition, nous nous sommes aussitôt heurtées à un problème fondamental. À peu près tous les livres sur la question évoquaient cette histoire sous l’angle des leaders londoniens et membres de la classe moyenne, en particulier des Pankhurst et des suffragettes. Dans l’esprit de la plupart des gens, « suffrage » et « Pankhurst » semblaient être devenus presque synonymes. On comprend aisément pourquoi. Pendant les deux ou trois premières années, la WSPU se composa d’une poignée d’inconnues originaires de Manchester, presque toutes amies de Mrs Pankhurst ; elle n’attira guère l’attention avant sa première manifestation de militantisme, quand Christabel Pankhurst et Annie Kenney furent expulsées du Free Trade Hall en 1905 pour avoir revendiqué le droit de vote. Des actes militants comme celui-là demandaient non seulement un courage et une détermination considérables, mais ils attiraient aussi l’attention du public, surtout lorsqu’ils étaient soutenus par une campagne médiatique bien orchestrée. Le militantisme était auréolé de prestige et commençait à intéresser la presse. En janvier 1906, le Daily Mail fabriqua le mot « suffragette » et, deux mois plus tard, le Daily Mirror consacra toute sa une à ces femmes qui faisaient sensation.

Les Pankhurst étaient assurément douées pour la publicité. Dès le départ, elles réduisirent la campagne exclusivement à leurs propres efforts, rejetant tout ce qui était venu auparavant. « L’histoire du suffrage féminin avant 1906 n’est qu’un sinistre récit d’espoirs déçus et de confiance trahie, écrivit à l’époque Christabel, mais il est bon de le savoir pour guider l’action de celles qui œuvrent aujourd’hui pour le vote des femmes[1]. »

Leur point de vue sur le mouvement influença tous les ouvrages rédigés par la suite. Le premier, The Suffragette de Sylvia Pankhurst, fut publié en 1911, alors que la campagne militante battait son plein. C’est un récit vivant mais partisan du combat des Pankhurst, qui expédie tous les autres groupes en quelques phrases désinvoltes. Christabel et Emmeline Pankhurst écrivirent par la suite leurs propres Mémoires dans une veine similaire[2].

Le plus important des volumes consacrés aux Pankhurst est le livre très documenté de Sylvia, The Suffragette Movement, publié en 1931. Dans la préface, elle notait que son récit est « essentiellement composé de souvenirs » : « J’ai essayé de décrire les événements et les incidents tels qu’ils ont été vécus […]. Et pour ce faire, je me suis souvent rabattue sur ma propre expérience. » Le résultat est un texte très agréable à lire, rempli de fascinants portraits de ses contemporains, mais l’historien doit toujours se rappeler que cet exposé prétendument définitif se fonde en grande partie sur des souvenirs partisans. Les rares références au travail des « anciennes » sociétés pour le suffrage dans les années 1900 ont tendance à être assez dédaigneuses ; leurs efforts dérisoires, selon elle, passèrent « pratiquement inaperçus ». Elle réduit à l’action de sa famille et de ses amies la lutte pour convaincre le Parti travailliste d’exiger le vote des femmes, sans tenir compte de l’impact énorme qu’eurent les campagnes menées par des femmes de la classe laborieuse en dehors de la WSPU.

La version des Pankhurst fut corroborée par d’autres auteurs, notamment Annie Kenney, à peu près la seule ouvrière proche de la direction des suffragettes. Dans Memories of a Militant, elle oublie allègrement la campagne antérieure à celle des Pankhurst (« il n’y avait pas d’intérêt actif pour la question ») et interprète les événements postérieurs dans le cadre de son adulation pour Christabel, dont elle accepte le jugement de manière inconditionnelle. « Je croyais en Christabel, de cette foi qu’ont seuls les enfants[3]. »

Les livres publiés ces dernières années ont ajouté à l’accent toujours plus insistant mis sur la campagne à sensation des Pankhurst[4]. Par exemple, le documentaire Shoulder to Shoulder, diffusé par la BBC puis adapté en livre de poche, prolonge sans la moindre distance cette acceptation de la version militante.

Le seul antidote disponible est l’histoire, moins connue, de Mrs Fawcett à la tête de National Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS), immense et constitutionnaliste. Mrs Fawcett a souvent souffert de la comparaison avec Mrs Pankhurst, car elle n’avait ni son éloquence oratoire ni sa séduisante beauté. Ses forces étaient celles d’un leader calme et digne, capable d’organisation et de diplomatie, qualités qui apparaissent dans ses livres. Son récit plein de tact masque le fossé qui s’était creusé entre suffragettes et suffragistes, et s’avère plutôt fade que révélateur[5]. Quelques années plus tard, Ray Strachey, jadis secrétaire parlementaire de la National Union, relata l’essor du mouvement féministe dans un livre amené à faire autorité, The Cause, paru en 1928. Bien que ses portraits de femmes d’exception comme Josephine Butler, Elizabeth Garrett Anderson et Millicent Fawcett restent inégalés, elle non plus ne comprenait guère des groupes comme les suffragistes du Lancashire, situés en dehors de son expérience personnelle[6].

Trop souvent, les informations publiées sont malheureusement gâtées par une perspective trop étroite et un manque d’équilibre. Pour les dirigeantes du mouvement, jeunes ou vieilles, la campagne avait été un moment inoubliable, qu’il était presque impossible d’évoquer par la suite de façon neutre. La conséquence est que nous avons hérité d’une version particulière, qui met constamment l’accent sur l’expérience des Pankhurst, et parfois sur Millicent Fawcett et son cercle, autrement dit sur la direction nationale. Notre esprit est plein d’images spectaculaires et fortes de la campagne militante. Nous connaissons ces photographies de suffragettes emmenées par des policiers, d’arrestations et de procès, de femmes posant avec dignité en uniforme de prisonnière. Et l’on nous rappelle régulièrement le travail vaillamment accompli par les suffragettes pendant la Première Guerre mondiale, et l’estime dans laquelle le gouvernement tenait les Pankhurst.

C’est seulement à grand-peine que les historiens peuvent chasser cette puissante succession d’images pour voir d’un œil neuf les débuts du mouvement pour le suffrage féminin. Il est désormais presque impossible de comprendre ce que signifiait la participation aux campagnes dans les années 1900, avant que le slogan « Votes for Women » ne fasse la une des journaux.

On nous parle tellement de la personnalité des leaders nationaux, mais si peu des dizaines de milliers de membres des sociétés de suffrage qui, d’un bout à l’autre du pays, soutenaient la revendication du droit de vote. Nous en savons très peu sur les femmes de la classe laborieuse – à part Annie Kenney et ses sœurs – qui furent actives dans cette campagne ; nous en savons encore moins sur les raisons pour lesquelles elles exigeaient le vote. Même dans le Lancashire, où l’indépendance des travailleuses était plus fermement enracinée qu’ailleurs, très peu d’ouvrières ont raconté l’histoire de leur vie.

Quelques historiens avaient déjà laissé entendre qu’il avait existé un mouvement dynamique à Manchester, avant que les Pankhurst ne fassent parler d’elles. Votes for Women, l’excellent ouvrage (malgré son penchant pro-libéral) que Roger Fulford publia en 1957, consacrait quelques pages à « deux demoiselles oubliées mais dévouées, Esther Roper et Eva Gore-Booth » et à leur campagne parmi les ouvrières du textile, dont Sylvia Pankhurst parlait uniquement parce que sa sœur avait brièvement été associée à leur action[7].

Dix ans plus tard, Marian Ramelson fit paraître The Petticoat Rebellion (La Rébellion en jupons) ; en tant que socialiste, elle avait voulu porter la recherche plus loin et était partie en quête d’informations sur la participation d’ouvrières à la campagne pour le suffrage féminin. Elle utilisa des documents comme une brochure de 1902 intitulée Working Women on Women’s Suffrage, ou les rapports annuels du Parti travailliste, qui montraient que des ouvrières avaient revendiqué le droit de vote pour elles-mêmes. Plus récemment, dans son récit érudit de la campagne militante, Rise Up, Women!, Andrew Rosen consacrait quelques-unes de ses premières pages aux femmes appartenant aux syndicats d’ouvriers du textile et citait même l’essai écrit en 1902 par Esther Roper, The Cotton Trade Unions and the Enfranchisement of Women, avant d’en revenir résolument aux Pankhurst[8].

Voilà tout ce que l’on pouvait trouver comme références aux ouvrières du Lancashire dans les histoires du suffrage féminin (les histoires de la vie ouvrière étaient encore moins utiles, car elles considèrent en général que le vote des femmes se situe hors de leur propos). C’était très peu, mais cela suffisait à nous persuader que notre enthousiasme n’était pas totalement déplacé. Comment pourrions-nous en apprendre davantage sur la campagne des ouvrières du textile ?

Le point de départ logique était les archives de la Manchester Central Reference Library, qui abrite les rapports annuels de la société suffragiste locale. Chaque année, en tant que secrétaire, Esther Roper avait noté tout ce qui s’était passé, avec notamment une liste impressionnante de toutes les réunions et de toutes les oratrices, et des entrées du genre : « Réunion du syndicat des tisserandes de Salford au Public Hall », « Réunion du syndicat des tisseuses de Nelson » ; « Guilde coopérative des femmes de Clitheroe », « Trades Council de Wigan » ou « Parti socialiste de Blackpool ».

Le nom des oratrices régulières nous est devenu familier – Mrs Dickenson, Mrs Cooper, Miss Reddish, Miss Silcock (nous ne connaissions pas encore leur prénom) – et nous avons commencé à comprendre que des liens puissants unissaient toutes ces femmes avec les organisations ouvrières qui s’étaient épanouies dans chaque ville, en particulier les Women’s Co-operative Guilds, les antennes du Parti travailliste indépendant et les groupes locaux de syndicalistes du textile. À maintes reprises nous avons rencontré le nom de ces suffragistes dans les rapports d’organisations comme la Women’s Trade Union League et le Manchester and Salford Women’s Trade Union Council, et nous avons inventé pour elles l’expression de « suffragistes radicales » (on trouvera en fin de volume une liste biographique des plus importantes d’entre elles). Elles semblent avoir toutes partagé une expérience considérable du travail industriel et un radicalisme politique qui les distinguaient de beaucoup d’autres non-militantes[9] ; ensemble, elles formaient apparemment un groupe de pression efficace dans les années 1900.

Nous avons découvert qu’il était possible d’établir des relations entre le mouvement pour le suffrage et les organisations ouvrières, mais nous n’avions pas encore une image très claire de ces femmes qui étaient devenues des suffragistes radicales. Nous ne connaissions que leur visage public ; nous voulions connaître leur famille, savoir comment elles avaient affronté au quotidien les exigences que la campagne pour le suffrage devait avoir sur leur vie.

Là encore, nous en revenions au problème des sources. Personne n’avait cru bon de garder une trace de l’existence de femmes qui n’avaient pas atteint la gloire nationale d’une Annie Kenney ou d’une Christabel Pankhurst. Il existe quelques excellentes autobiographies d’ouvrières locales de cette génération, mais hélas aucune n’apporte d’éclairage direct sur les suffragistes radicales. Alice Foley a laissé un récit vivant et instructif sur son enfance, A Bolton Childhood ; hélas, elle était trop jeune pour avoir été impliquée dans le mouvement, même si elle mentionne au passage que sa sœur aînée Cissy était « alliée aux suffragettes ». Nous nous sommes demandé si cette Cissy, opératrice de banc à broches, aux ambitions contrariées, aurait pu être une des femmes impliquées dans la campagne des ouvrières du textile. Hannah Mitchell a elle aussi rédigé une fascinante autobiographie, The Hard Way Up, publiée en 1968 ; malheureusement pour nous, elle rejoignit les Pankhurst (mais fut vite déçue par leur fanatisme obsessionnel et quitta leur groupe), et elle évoque donc les premiers temps de la WSPU. Ce que ces deux livres nous ont néanmoins révélé, ce sont les problèmes que rencontraient les ouvrières lorsqu’elles s’impliquaient dans des campagnes politiques. « Aucune cause ne peut être gagnée entre le déjeuner et le thé, écrivit amèrement Hannah Mitchell, et celles d’entre nous qui étaient mariées devaient travailler une main liée dans le dos. »

Notre recherche de sources originales fut compliquée par le fait que nous ne pûmes trouver aucun journal ou magazine dans lequel les suffragistes radicales auraient présenté régulièrement leurs avancées quotidiennes. Elles attachaient moins d’importance à la publicité que d’autres groupes, et n’avaient rien de comparable à Votes for Women, le mensuel des suffragettes. Lydia Becker, énergique organisatrice de l’ancienne Manchester Suffrage Society, était rédactrice en chef du Women’s Suffrage Journal qui retraçait avec soin la progression réalisée à la fin du XIXe siècle, « deux pas en avant, un pas en arrière » ; après sa mort en 1890, personne n’eut le courage de reprendre le flambeau et le journal disparut. Rien ne vint réellement combler cette lacune jusqu’à ce que Helena Swanwick, suffragiste de Manchester, lance en 1909 The Common Cause. Ces dix-neuf années essentielles n’ont quasiment pas laissé de trace[10], autre raison pour laquelle on sait si peu de choses des suffragistes radicales.

La presse de l’époque ne nous aide guère. À l’époque, les nouveaux quotidiens à diffusion massive, comme le Daily Mail, le Daily News et le Daily Mirror, attiraient un lectorat de plus en plus colossal. La presse locale s’épanouit également, surtout le Manchester Guardian, et chaque petite ville possédait au moins un journal, souvent davantage. Mais bien sûr, les non-militantes inspiraient rarement les journalistes ; leurs méthodes pacifiques semblaient bien ternes, à l’heure où les suffragettes giflaient des policemen ou se faisaient expulser des réunions du parti libéral. Contrairement aux suffragettes, les suffragistes radicales semblaient fuir la une des journaux. Malgré l’apport substantiel des ouvriers du textile à la richesse du pays, les tisserandes du Lancashire, qu’elles aient le droit de vote ou non, ne fournissaient pas matière à des articles sensationnalistes comme, par exemple, les ouvrières surexploitées de certains secteurs (sweated industries), scandale dévoilé lors d’une exposition montée en 1906 par le Daily News.

Même si nous étions certaines de notre intuition initiale, nous étions donc constamment gênées par le caractère anonyme de nos suffragistes radicales. Il était très difficile de découvrir quel genre de femmes elles étaient. Leur action remontait à il y a si longtemps ; si certaines étaient encore de ce monde, elles avaient au moins 90 ans et ne vivaient pas forcément dans le Lancashire.

Puis, de façon totalement inattendue, une amie nous mit en contact avec la fille de Selina Cooper, qui habitait encore la maison familiale à Nelson, au nord de Burnley. Mary Cooper, presque octogénaire, avait toujours été très proche de sa mère et avait réagi contre l’image héroïque des Pankhurst (de Christabel surtout). Même si sa mère admirait beaucoup les suffragettes pour leur courage, elle désapprouvait totalement leur tactique violente et leur élitisme, ainsi que la façon dont elles avaient renoncé au combat pour les femmes sitôt le vote accordé. Selina Cooper, en revanche, « continua après l’obtention du vote […], elle fit ouvrir des cliniques et lutta pour l’aide sociale […]. Elle voulait que des allocations soient versées pour les enfants […]. Elle allait prononcer des discours, bien en vain, à travers tout le Lancashire et le Yorkshire[11] ». Mary nous raconta énormément de choses sur sa mère, quelle oratrice elle avait été, l’admiration dont elle jouissait localement, et elle se rappelait encore clairement ses souvenirs des réunions de la société locale pour le suffrage féminin, qui se déroulaient dans leur salon : « Je croyais être responsable, parce que je leur faisais le café […]. Je ne comprenais rien à tout ce qui se disait, mais je n’étais qu’une gamine de 10 ans[12]. »

Nous avons également pu interviewer la fille d’une autre suffragiste du Lancashire, Ada Nield Chew. Doris Chew avait le même âge que Mary Cooper et était tout aussi irritée de voir que l’intérêt accordé aux Pankhurst et aux suffragettes faisait de l’ombre à l’importante contribution de non-militantes comme sa mère. Comme Selina Cooper, elle considérait que le suffrage féminin s’inscrivait dans le cadre d’une campagne politique bien plus vaste, mais sa contribution a sombré dans l’oubli parce qu’elle détruisit son autobiographie peu avant sa mort[13].

L’enthousiasme suscité en nous par ces deux entretiens enregistrés nous a encouragées à rechercher des témoignages sur d’autres suffragistes du Lancashire. Par exemple, l’une des femmes les plus actives, Helen Silcock, dirigeante du syndicat des tisserandes de Wigan, semblait avoir disparu après 1902. La raison resta mystérieuse jusqu’au jour où nous avons trouvé par hasard un message de « félicitations à Miss Silcock pour son mariage avec Mr Fairhurst » dans un périodique ouvrier peu connu, la Women’s Trade Union Review[14]. Même si nous connaissions désormais son nom d’épouse, nous n’arrivions toujours pas à découvrir grand-chose à son sujet ; peut-être avait-elle renoncé à ses activités syndicales pour élever ses enfants. Quoi qu’il en soit, cela nous confirma qu’il était bien difficile d’en apprendre davantage sur ces femmes.

Nous avons écrit à tous les journaux locaux, en demandant aux gens de nous contacter s’ils détenaient des informations. L’une des rares réponses nous vint d’une habitante de Blackburn dont la mère, suffragiste active et sympathisante du Parti travailliste indépendant, était morte quelques mois auparavant, à 97 ans. Nous avons aussi eu d’autres surprises. Par exemple, en trouvant une liste de suffragistes radicales dressée en 1911, nous avons appris que Cissy Foley était membre du comité. Notre première intuition était juste, une fois de plus.

Peu à peu, en associant traces écrites et témoignages oraux, nous sommes parvenues à une vision assez détaillée de l’identité et de l’action des suffragistes radicales. Les documents écrits nous offraient une chronologie précise des événements, et une perspective sur les différentes organisations et leurs positions en matière de suffrage féminin. Les entretiens enregistrés nous donnaient une idée de ce que les personnes faisaient et pensaient, et comment elles transféraient parfois leur loyauté d’un groupe vers un autre.

Pour obtenir une image équilibrée, il est essentiel de confronter les sources orales aux documents[15]. Les rapports écrits confirment que plus de 60 000 femmes étaient si exaspérées par leur manque de droits politiques qu’elles signèrent les pétitions des ouvriers du textile entre 1900 et 1902. Les rapports confirment également que dans chaque ville industrielle, grande ou petite, les suffragistes radicales organisèrent durant leur campagne des réunions qui attiraient un public nombreux ; durant les années palpitantes de l’Election Fighting Fund (1912-1914), elles firent campagne lors des principales élections partielles d’un bout à l’autre du pays.

Les souvenirs, surtout s’ils remontent à sept décennies en arrière, préservent certaines images avec plus de clarté que d’autres. Il est moins facile de se rappeler une campagne politique que les jeux de son enfance ou les relations familiales, par exemple. Malgré leurs solides contacts locaux, il fut sans doute presque impossible pour les suffragistes radicales de toucher la majorité des travailleuses locales. Néanmoins, la force unique de leur campagne est d’avoir su autant affecter l’existence de femmes qui, jusque-là, ne s’étaient jamais souciées de politique. C’est ce soutien qui conférait une telle influence aux suffragistes radicales.

Un recours prudent à l’histoire orale et aux archives locales a permis de contester la version Pankhurst du mouvement pour le vote des femmes. Nous avons pu ressusciter des suffragistes radicales oubliées, et montrer en quoi leurs principes et leur tactique différaient de ceux des leaders nationaux plus célèbres. En nous appuyant sur une étude régionale détaillée, nous avons pu aller à l’encontre de la vision courante selon laquelle le suffrage des femmes fut principalement l’affaire de la classe moyenne.

Notre décision de nous concentrer sur l’histoire locale plutôt que nationale, et d’utiliser certaines méthodes de recherche nous a entraînées à remettre en cause la compartimentation habituellement pratiquée par les historiens, qui séparent « histoire du suffrage », « histoire ouvrière », « histoire politique » et « histoire sociale ». La vie des suffragistes radicales chevauchait toutes ces catégories. Leur volonté de conquérir le droit de vote pour des femmes comme elles s’enracinait dans leur expérience personnelle du travail industriel ; leur dévouement à la cause ouvrière était lié à leur enfance dans des familles laborieuses. En tant que groupe, elles apportèrent une contribution importante à l’histoire politique, mais aussi en tant que femmes qui ne se laissèrent pas décourager par cet éternel problème : combiner activisme politique et obligations familiales.

Jill Liddington, Jill Norris, 1977.

 

En relisant ce que nous avions écrit il y a six ans, nous avons toutes deux pensé qu’il ne fallait rien changer, pour l’essentiel, à la nouvelle édition de ce livre. Très peu de nouvelles sources sont venues bouleverser l’histoire des suffragistes radicales. Les quelques modifications que nous avons apportées sont mineures : nous avons corrigé une date, reformulé une phrase ou, à une ou deux occasions, déplacé l’insistance d’un élément vers un autre.

En outre, deux nouveaux récits biographiques ont été récemment publiés, qui ont considérablement élargi notre compréhension des suffragistes radicales. Ada Nield Chew: The Life & Writings of a Working Woman (Virago, 1982) a été adapté pour la télévision par Alan Plater sous le titre The Clarion Van (Granada TV, 1983), et l’histoire de Selina Cooper a été racontée dans The Life & Times of a Respectable Rebel (Virago, 1984).

Jill Liddington, Jill Norris, 1984.

 

Notes

[1] Reformers’ Year Book, 1907, éd. Pethick-Lawrence, F.W., et Edwards, J., p. 152.

[2] Pankhurst Emmeline, My Own Story, Eveleigh Nash, Londres 1914, fut en fait rédigé par une Américaine, Rheta Childe Door, dans le cadre d’une campagne visant à recueillir des fonds et des appuis aux États-Unis. Pankhurst Christabel, Unshackled, Hutchinson, Londres, 1959, fut publié à titre posthume. Pankhurst, E. S., The Life of Emmeline Pankhurst, T. Werner Laurie, Londres, 1935, s’appuyait fortement sur My Own Story pour ses premiers chapitres. Pour plus de détails, voir la bibliographie.

[3] Kenney Annie, Memories of a Militant, E. Arnold, 1924, Londres.

[4] Voir Rosen A., Rise Up, Women! The Militant Campaign of the Women’s Social and Political Union 1903-1914, Routledge & Kegan Paul, Londres 1974 ; Raeburn A., The Militant Suffragettes, Michael Joseph, Londres, 1973 ; Neale R.S., Class and Ideology in the Nineteenth Century, Routledge & Kegan Paul, Londres, 1972 ; Mackenzie M., Shoulder to Shoulder, Penguin, Londres, 1975.

[5] Fawcett M.G., Women’s Suffrage, T.C. & E.C. Jack, Londres 1911. Fawcett, M.G., The Women’s Victory-and After, Sidgwick and Jackson, Londres, 1920 ; Fawcett, M.G., What I Remember, Fisher Unwin, Londres 1924.

[6] Strachey R., The Cause, 1928 et Virago, Londres 1978, p. 200 et 289. Voir aussi Strachey R., Millicent Garrett Fawcett, John Murray, Londres, 1931.

[7] Fulford Roger, Votes for Women: the Story of a Struggle, op. cit.

[8] Rosen Andrew, Rise up, Women!, op. cit., Routledge & Kegan Paul London et Boston, Mass., 1974.

[9] Voir chapitre XI, note 18.

[10] Les exceptions sont The Englishwoman’s Review, revue défendant les droits des femmes ; The Women’s Trade Union Review, même si elle ne s’intéressait pas directement au vote des femmes ; The Clarion, plutôt partisan du suffrage pour tous les adultes, mais qui ouvrait ses colonnes aux femmes suffragistes ; et le trimestriel de Eva Gore-Booth, Women’s Labour News, dont aucun exemplaire ne nous est parvenu.

[11] Entretien enregistré par les auteures, mars 1976.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Women’s Trade Union Review, juillet 1902.

[15] Pour une discussion plus approfondie, voir Liddington Jill, « Working Class Women in the North West II », Oral History, vol. 5, n° 2 ; Liddington Jill, « Rediscovering Suffrage History », art. cit.

men’s Labour News, dont aucun exemplaire ne nous est parvenu.

[11] Entretien enregistré par les auteures, mars 1976.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Women’s Trade Union Review, juillet 1902.

[15] Pour une discussion plus approfondie, voir Liddington Jill, « Working Class Women in the North West II », Oral History, vol. 5, n° 2 ; Liddington Jill, « Rediscovering Suffrage History », art. cit.

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